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Full text of "Un précurseur de Ronsard: Antoine Héroët, néoplatonicien et poète, 1492-1568"

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JULES    ARNOUXL 

Agrégé  des  Lettres 
Inspecteur  d'Académie  honoraire 


UN  PRECURSEUR  DE  RONSARD 
ANTOINE     H  ÉROËT 

KÉO-PLATONICIEN  ET  POÈTE 
1492-1568 


^.    Prix  :  2  francs    ^ 


PARIS 

HONORÉ    CHAMPION,    LIBRAIRE-ÉDITEUR 

5,   Quai    Malaquais 

1913 


UN  PRÉCURSEUR  DE  RONSARD 

NÉO-PLATOMCIEN  ET  POÈTE 

1492-1568 


DU  MÊME  AUTEUR  : 

Chez  CHASPOUL,  Imprimeur-Libraire  à  Digne  : 

Notice  sur  J.-A.  Pons.  —  Décembre  1884.  —  Epuisé, 
Etitde  historique  sur  les  Bains  thermaux  de  Digne.  —  1886. 
Collège  et  Lycée  de  Digne.  —  1889. 
Le  Général  Gassendi.  —  1891.  —  Epuisé. 

Chez  Eug.  BELIN,  Éditeur  à  Paris  : 

La  Morale  d'après  les  Fables.  (La  Fontaine  et  Florian.)  —  1902. 

Chez  GÉDALGE,  Éditeur  à  Paris  : 

Troubadours  et  Félibres.  —  Ire  édition,  1889;  7e,  1907.  —  Illustré. 

La  Patrie  dans  l'Histoire.  —  1902.  —  Illustré. 

Un  Grand  Siècle  (1799-1901).  —  1904.  -  Illustré. 

Histoire  du  Peuple  Boér.  —  1905.  —  Illustré. 

Lettres  choisies  de  3ime  de  Sévigné,  avec  une  notice.    —  1907.   — 

Illustré. 
Les  Étapes  de  la  Démocratie  Nord-Américaine  (1607-1907.  —  1908. 

—  Illustré. 

Chez  A.  PICARD  et  KAAN,  Éditeurs  à  Paris  : 

Notice  sur  le  Gard.  —  1894.  —  Illustré. 
Honneur  au  Pavillon  !  —  1897.  —  Illustré. 
Nos  vieilles  Épopées.  —  1905.  —  Illustré. 

Chez  Marcel  RIVIÈRE,  Éditeur  à  Paris  : 

Le  Peuple  Japonais  (Vieux  Japon,  Japon  moderne,  Japon  actuel).  — 
1912. 


JULES     ARIVOUX 

Agrégé  des  Lettroê 
laspactmr  d'Acudémie  lionorMirB 


UN  PRECURSEUR  DE  RONSARD 

ANTOINE     HÉROÉT 

NÉO-PLATONICIEN  ET  POÈTE 
1492-1568 


^?p:^ 


OIGIVE 

IMPRIMERIE     CHASPOUL 
20,  Place  de  rÉvâché,  20 

1912 


lui 


77«220 


QUELQUES  MOTS  D'LMRODUCTION 


Antoine  Héroët  fut  un  philosophe  et  un  poète  de 
talent  ;  il  fut  aussi  évêque   de  Digne. 

La  récente  réimpression  de  ses  œuvres  (1)  nous  a 
paru  justifier  un  essai  sur  ce  précurseur  de  Ronsard, 
qui,  d'assez  bonne  heure,  fut   méconnu,    puis   ignoré. 

Dans  sa  Bibliographie  pour  les  étudiants  de  la 
Sorbonne  (2),  M.  Lanson  observe  avec  raison  que 
le  XVI'  siècle  (1500-1610)  a  inauguré  la  littérature 
française  moderne  ;  or,  Héroët  se  trouve  en  bonne 
place  dans  ce  manuel,  après  Marot,  avec  l'école 
lyonnaise  et  les  précurseurs  de  ia  Pléiade.  De  ce  fait, 
il  a  pris  rang   à    côté  de   nos   classiques  ;    l'Institut 


(1)  A.  Héroët,  Œuvres  poétique».  Edition  critique,  par  F.  Gohin  (E.  Corneyl) 
Paris),  1909.  —  En  1886,  l'érudit  M.  de  Berluc-Perussis  m'écrivait  qu'ellet 
étaient  à  peu  près  introuvables  ;  ni  la  Méjanes  d'Âix,  ni  M.  Ârbaud,  le  biblio- 
phile, ne  les  possédaient. 

(2)  Manuel  bibliographique  de  la  littérature  /rançaùe  modenu  (1500-1900). 
1"  vol.,  XVI»  siècle  (Paris-Hachette,  1909). 


-  6  — 

lui-même  a  suivi  le  mouvement,  puisque,  le  31  mars 
1911,  il  a  couronné  l'excellente  édition  de  M.F.  Gohin. 

Nous  avons  cru  que  l'occasion  était  propice  pour 
appeler  l'attention  des  lettrés,  notamment  des  Bas- 
Alpins,  sur  l'écrivain  fort  estimable  qui  vécut  retiré  dans 
son  diocèse  alpin  (1552-68),  pendant  qu'à  Paris  la  gloire 
de  Ronsard  éclipsait  celle  des  poètes  antérieurs. 

Son  libéralisme,  comme  on  dirait  aujourd'hui,  le 
fit,  à  tort,  suspecter  d'hérésie  ;  sa  vie  et  son  adminis- 
tration furent  irréprochables  ;  c'est  une  figure  austère, 
bien  qu'il  ait  chanté  l'amour. 

En  le  lisant,  on  revient  à  la  philosophie  grecque 
en  même  temps  qu'au  xvi*  siècle  ;  le  profit  est  double. 
On  se  replace  en  particulier  dans  cette  courte,  mais  si 
intéressante  période  de  notre  littérature  (1530-50)  (I) 
qui  sépare  Marot  de  la  Pléiade,  ou  plutôt  constitue 
une  sorte  de  frontière  entre  le  moyen  âge  et  l'époque 
moderne  ;  on  se  détache  sans  secousse  du  moyen  âge 
pour  aborder  la  poésie  classique  avec  Joachim  du 
Bellay  et  Ronsard.  Or,  c'est  Platon  qui  préside  à  cette 
rénovation  de  la  pensée  humaine,  sous  l'égide  de 
Marguerite  de  Navarre,  et  c'est  Héroët  qui,  le  premier, 
a  exposé  ses  doctrines  ;  un  contemporain  a  dit  qu'il 
«  fut  l'illustrateur  du  haut  sens  de  Platon  >>. 

Il  est,  avec  Maurice  Scève,  Ponthus  de  Thiard  et 
Hugues  Salel,  un  des  fourriers  de  la  Pléiade  ; 
celle-ci  les  a  reconnus  comme  tels,  car,  si   elle  dédai- 


(1)  L'œuvre  principale  d'Héroët,  la  Par/aicte  Âmye,  est  de    1542. 


—  7  — 

gna  en  bloc  l'école  de  Marot,  elle  marqua  une  excep- 
tion en  leur  faveur. 

Imiter  Platon,  s'attacher  aux  choses  plutôt  qu'aux 
mots,  viser  à  ce  qui  est  général,  sans  négliger  la 
précision  du  détail,  n'était-ce  pas  briser  avec  le  passé, 
préparer  ce  qu'on  appelle  le  classicisme,  devancer 
Ronsard,  Malherbe  et  le  xvn'  siècle  ? 

La  critique  ne  dédaigne  plus  les  écrivains  de  second 
plan  ni  les  âges  de  transition,  parce  qu'il  faut  les 
connaître  pour  bien  caractériser  les  grandes  époques 
littéraires  ;  de  nos  jours,  on  a  étudié  plus  particu- 
lièrement le  moyen  âge  et  la  Renaissance,  qui  avaient 
été  trop  négligés. 

Le  mouvement  datait  de  1828,  avec  le  livre  célèbre 
de  Sainte-Beuve  (1)  ;  il  s'est  accentué  vers  la  fin  du 
XIX*  siècle,  et  il  n'est  pas  prêt  de  s'arrêter. 

Essayons  donc,  à  notre  tour,  sans  parti  pris,  de 
situer  notre  Héroët  dans  son  milieu  réel  et  au  rang 
qui  lui  est  dû. 


(1)  TabUau  de  la  poitie  françaiêt  au  XVI'  tiicU. 


TJN  PEÉCUESEUE  DE  EONSAED 

ANTOINE   HEROËT 

NÉO-PLATONICIEN  ET  POÈTE 
1492-1568 


CHAPITRE  I. 
Biographie.  —  La  critique. 

Peu  d'événements  dans  la  vie  d'Héroët,  peu  de  docu- 
ments sur  ses  œuvres  et  sa  personne,  un  petit  volume  de 
vers,  une  réputation  éphémère  :  voilà  le  résumé  de  ce 
premier  chapitre. 

Dans  sa  Notice  sur  l'Eglise  de  Digne  (1654),  Gassendi 
consacre  une  vingtaine  de  lignes  à  Héroêt  :  elles  sont 
dénuées  d'intérêt.  Il  termine  ainsi  :  «  Il  est  permis  de 
croire  qu'il  fut  poète,  d'après  l'épigramme  suivante  de 
Joachim  du  Bellay...  »  Et  il  cite  deux  distiques  latins  où 
du  Bellay  joue  sur  les  mots  «  Héroêt,  héros,  muse  héroï- 
que, Eros...  »  Et  c'est  tout.  Voilà  ce  que  Gassendi,  de 
Champtercier,  prévôt  de  l'Eglise  de  Digne,  professeur  au 
Collège  de  France,  connaissait  de  notre  poète  moins  d'un 
siècle  après  sa  mort. 

Nous  en  savons  davantage,  mais  pas  assez  à  notre  gré. 
Après  avoir  esquissé  sa  biographie  (1),  nous  résumerons 
ce  que  ses  contemporains  et  les  critiques  postérieurs  ont 
pensé  de  son  œuvre  littéraire. 


(1)  D'après  M.  Gohin,  qui  a  fait  des  recherches  considérables. 


-  10  - 

§  I.  —  Vie  d'Héroët.  —  Sa  famille. 

II  naquit  à  Paris,  en  1492;  c'est  du  moins  la  date  adoptée, 
d'ailleurs  sans  preuve  décisive. 

Voici  les  dates  certaines  à  retenir  :  en  1524,  il  obtient 
une  pension  (200  livres)  de  Marguerite  de  Navarre,  sœur 
de  François  I"  ;  en  1536,  il  offre  à  celui-ci  le  manuscrit  de 
VAndrogyne  ;  en  1542,  il  publie  la  Parfaicte  A?7iye  ; 
l'année  suivante,  il  est  engagé  dans  la  carrière  ecclésias- 
tique comme  abbé  de  Notre-Dame  de  Gercanceaux  et 
ensuite  prieur  de  Saint-Eloi-lès-Lonjumeau  (1550)  (1).  Enfin, 
son  parent,  François  Olivier,  chancelier  de  France  dès 
1545,  le  fait  nommer  évoque  de  Digne  en  1552  ;  il  occupe 
ce  siège  jusqu'à  sa  mort,  à  la  fin  de  l'année  1568. 

Sa  famille  était  considérable  et  bien  apparentée  ;  son 
père  fut  trésorier  du  roi  Louis  XII  ;  sa  mère  était  fille 
d'un  conseiller  au  Parlement  ;  ils  eurent  cinq  enfants.  Il 
fit,  d'après  Golletet,  ses  études  à  Paris  (2)  ;  il  fut  de  bonne 
heure  un  familier  de  Marguerite  de  Navarre  ;  elle  fit 
désigner  Marie,  une  sœur  d'Héroët,  comme  abbesse  de 
Giy  (ou  Gif),  près  de  Montargis. 

Il  y  a  plus  :  dans  la  vingt-deuxième  Nouvelle  de 
l'Hepta^néron,  édifiant  récit  d'un  fait  réel,  nous  voyons 
les  persécutions  dont  Marie  faillit  être  la  victime  ;  le 
titre  est  celui-ci  :  «  Sœur  Marie  Héroët,  sollicitée  de  son 
honneur  par  un  prieur  de  Saint-Martin  des  Champs, 
emporta  la  victoire  contre  ses  fortes  tentations,  à  la 
grand'confusion  du  prieur  et  à  l'exaltation  d'elle.  »  Dès 
l'âge  de  5  ans,  elle  était  entrée  au  couvent  de  Gif,  dont 
une  de  ses  tantes  était  abbesse.  Plus  tard,  elle  lui  succéda  ; 


(1)  Bulletin  de  la  Société  historique  de  Paris,  1899  (pp.  88-94).  Lucien  Grou  : 
Nouveaux  documents  sur  Anthoine  et  Louise  Héroët. 

(2)  La  notice  de  Colletet  est  donnée  par  M.  Gohin  (pp.  153-161). 


-  11  - 

elle  réforma  la  règle  amollie  et  y  vécut  «  comme  celle  qui 
était  pleine  de  l'esprit  de  Dieu  ». 

Une  autre  de  ses  sœurs,  Louise,  fut  également  reli- 
gieuse ;  son  frère  aîné  s'appelait  Nicolas  ;  son  autre  frère, 
Georges,  fut  secrétaire  du  roi  et  épousa  une' cousine  du 
chancelier  Olivier  (!}.  Notons  que  lui-même,  après  la 
mort  de  son  père,  se  fit  appeler  «  de  la  Maison  Neuve  ». 

La  dot  de  sa  mère,  qui  fut  considérable,  comportait  un 
hôtel  de  style  ogival,  avec  une  tourelle  élégante,  dans  le 
quartier  aristocratique  de  Barbette.  Or,  cet  hôtel,  avec  sa 
fine  tourelle,  existe  encore  :  il  est  à  l'angle  de  la  rue 
Vieille  du-Temple  (no  56)  et  de  la  rue  des  Francs-Bourgeois. 
Mais  la  rue  est  bien  déchue  de  son  ancienne  splendeur  ; 
au  rez-de-chaussée  de  la  maison  qui  fut  l'hôtel  Héroët,  on 
peut  voir  un  mastroquet,  un  coiffeur,  un  autre  mastroquet, 
un  marchand  de  vin  en  gros,  enfin  une  épicerie. 

Il  est  probable  qu'Héroët  y  naquit  ;  sûrement,  il  y  passa 
son  enfance.  Jusqu'à  l'âge  de  00  ans,  époque  où  il  fut 
pourvu  de  la  mitre,  il  vécut  a  Paris,  auprès  des  siens, 
non  «  loin  de  la  Cour  (2)  ».  hautement  apprécié  du  roi  et 
de  Marguerite  de  Navarre,  en  relations  avec  les  meilleurs 
poètes  et  écrivains  de  son  temps. 

Nous  le  voyons,  dans  deux  circonstances,  composer  des 
poèmes  pour  de  grands  personnages  :  VEpitaphe  de 
Louise  de  Savoie,  mère  de  François  I«',  et  des  huitains 
sur  la  Fable  de  V Amour  et  Psyché;  ce  dernier,  en 
collaboration  avec  Claude  Chappuys  et  Mellin  de  Saint- 
Gelais,  fut  reproduit  sur  les  verrières  du  château  d'Ecouen, 
pour  Anne  de  Montmorency. 

L'Androgyne,  présenté  au  roi  en  l.'iSe,  obtint  le  plus 
vif  succès:  c'était  son   premier  essai  philosophique,   en 


il;  Lucien    Grou    :    La   famille    cTSéroët    (Revtte   d'histoire    littéraire    de  la 
France,  1899,  pp.  277-282). 
(2)  M.  Gohin. 


—  12  - 

attendant  la  Parfaicte  Amye    (1542),  qui  consacra   sa 
réputation  de  poète. 


Dix  ans  après,  il  obtenait  l'évêché  de  Digne  ;  on  ne 
sait  à  peu  près  rien  de  son  administration,  sinon  qu'elle 
fut  excellente  ;  Gassendi  constate,  dans  sa  maigre  notice, 
qu'on  l'accusa  d'avoir  trempé  dans  l'hérésie  calviniste, 
probablement  à  cause  de  ses  relations  amicales  avec  des 
gens  suspects,  avec  Etienne  Dolet,  imprimeur  de  la  Par- 
faicte Amye.  qui  fut  brûlé,  place  Maubert,  à  Paris  (1546). 

Il  s'en  est  défendu  dans  son  poème  (deuxième  livre, 
vers  1021-43),  où  il  réfute  la  doctrine  de  Calvin  sur  l'état 
de  notre  âme  après  sa  mort,  ea  attendant  le  jugement 
dernier.  Calvin  affirme  que  l'àme  dort  ;  Héroët  soutient  le 
contraire  avec  une  certaine  vivacité.  D'ailleurs,  sa  pro- 
tectrice, Marguerite  de  Navarre,  et  Marot,  son  ami, 
furent  en  butte  aux  mêmes  soupçons. 

G.  Golletet  (1),  dans  son  intéressante  biographie,  est  un 
grand  admirateur  d'Héroët  ;  mais,  outre  qu'il  place  Digne 
dans  le  Dauphiné  et  qu'il  se  trompe  sur  la  date  de  sa 
mort  (1547  au  lieu  de  1568),  il  se  livre  à  des  conjectures 
aventurées.  Selon  lui,  Héroët,  comme  d'ailleurs  maints 
autres  prélats  (2),  aurait  «  continué  le  cours  de  ses  études 
ordinaires  »  et  «  composé  des  vers  amoureux  ».  Cela  nous 
parait  inexact,  même  invraisemblable. 

L'œuvre  essentielle  d'Héroët  est  achevée  en  1542  (il  a 
50  ans)  avec  la  Parfaicte  Amye,  car  cette  première 
édition  (3)  contient,  en  outre,  «  plusieurs  autres  composi- 
tions dudit  auteur  ».  Il  est  permis  de  croire  qu'Héroët,  dès 


(1)  Il  vécut  de  1598  à  1659. 

(2)  Notice,  p.  155. 

(3)  Elle  a  servi  de  modèle  aux  autres.  (M.  Gohin,  p.  LVI.) 


-  13  - 

sa  nomination  à  Digne  (il  était  âgé  de  60  ans),  n'a  plus 
rien  produit  de  profane  et  s'est  strictement  consacré  à  ses 
nouveaux  devoirs. 

§  n.  —  Son  œuvre  littéraire. 

Elle  tient  dans  un  modeste  volume  et  comprend  : 

1»  La  Par f aide  Amye,  en  trois  livres  ; 

2o  L'Androgyne  de  Platon  ; 

30  Autre  Invention  extraite  de  Platon  ; 

40  Complainte  ; 

50  Dix-sept  poésies  diverses,  dont  : 

Epitaphe  de  Louise  de  Savoie. 
Blason  de  l'œil. 
Cupido  et  Psyché. 
Douleur  et  Volupté. 
L'honneur  des  Femmes. 

Il  faut  se  référer  à  l'édition  de  M.  Gohin.  Le  texte  a  été 
fort  bien  établi  ;  la  partie  bibliographique  est  présentée 
avec  une  érudition  surabondante:  il  y  a  des  notes  judi- 
cieuses et  des  rapprochements  pleins  d'intérêt  ;  en  un 
mot,  ce  travail  est  excellent. 

§  III.  —  Les  évêques  poètes  d'autrefois. 

Quiconque  a  feuilleté  notre  histoire  sait  que  jadis  les 
poètes,  même  les  philosophes,  furent  souvent  récompensés 
de  leurs  travaux  par  la  mitre. 

Le  chancelier  Olivier  était  un  ami  des  lettres  ;  il  proté- 
geait les  écrivains  et  les  savants  ;  on  ne  fut  pas  surpris 
qu'il  procurât  un  évêché  à  son  parent  (1).  Celui-ci,  d'ail- 


(1    Notons  qu'Héroët  succédait  à  un  frère  du  chancelier  lui-même  (1546-52). 


—  14  - 

leurs,  méritait  cette  faveur  par  la  correction  de  son 
œuvre  et  de  toute  sa  vie.  On  ne  pourrait  en  dire  autant 
de  bien  d'autres  qui  furent  pourvus  de  dignités  plus 
hautes  et  plus  lucratives. 

«  Un  brevet  d'aumônier  du  roi  (1),  un  canonicat,  une 
abbaye,  un  évêché —  étaient  le  prix  d'écrits  plus  mon- 
dains que  religieux —  La  galanterie  est  la  note  domi- 
nante du  xvie  siècle —  »  Un  écrivain  du  temps  a  dit  (2)  : 
«  Chacun  (des  poètes)  avait  sa  maîtresse  (3)  qu'il  magni- 
fiait, et  chacun  se  promettait  une  immortalité  par  ses 
vers 

Or,  un  seul,  parmi  les  poètes  que  nous  allons  citer, 
Héroët,  ne  tomba  point  dans  la  galanterie:  il  chanta 
l'amour  pur  en  homme  de  goût  et  en  philosophe. 

Lancelot  de  Caries,  originaire  de  Bordeaux,  qui  fut 
évêque  de  Riez  (1550-70)  et  dont  nous  reparlerons  au 
chapitre  VI,  vécut  en  tant  qu'évêque  piè  et  sanctè^ 
d'après  la  Gallia  Cftristiana;  il  publia  des  cantiques, 
mais  il  avait  d'abord  composé  des  poésies  étrangement 
libres. 

Hugues  Salel,  abbé  et  aumônier  de  la  reine  sous  Fran- 
çois lei-,  Mellin  de  Saini-Gelais,  évêque  et  aumônier  du 
roi  Henri  II,  Ponthus  de  Thiard,  évêque  de  Chàlons, 
publièrent  des  poésies  qui  n'avaient  rien  d'édifiant. 

Quant  à  Ronsard,  il  fut  prêtre  probablement  :  il  eut  des 
cures  et  des  prébendes  lucratives.  Joachim  du  Bellay  fut 
grand  vicaire  de  Paris  ;  quand  il  mourut,  il  allait  succé- 
der à  son  oncle  comme  archevêque  de  Bordeaux. 

Bertaut,  évêque  de  Séez,  fit  des  poésies  légères  et  des 
pièces  religieuses.  Desportes,  de  même  ;  il  fut  le  plus 
riche  abbé  de  son  temps  par  la  vertu  de  ses  sonnets. 


(1)  Fr.  Godefroy,  Histoire  de  la  littérature  française,  l,  p.  386.    (Gaume,  1878.) 

(2)  Et.  Pasquier,  Becherehet  «wr  la  France. 

(3)  Imaginaire  le  plus  souvent 


-  15  - 

Est-ce  pour  lui  que  Mathurin  Régnier  (1)  (chanoine  et 
pourvu  d'un  bénéfice)  écrivit  les  vers  suivants  à  propos 
de  quelques  poètes  faméliques  ? 

Ua  autre,  ambitieux,  pour  les  vers  qu'il  compose, 

Quelque  bon  bénéfice  en  l'esprit  se  propose, 

Et  dessus  un  cheval,  comme  un  singe  attaché. 

Méditant  un  sonnet,  médite  un  évéché. 

(Deuxième  satire.  Les  Poètes.) 

On  pourrait  en  citer  d'autres,  aux  xvne  et  xvme  siècles  : 
le  public  du  temps  n'en  était  point  choqué  ;  nous  aurions 
mauvaise  grâce  à  l'être  aujourd'hui.  Qu'il  nous  suffise  de 
marquer  nettement  qu'Héroët  justifia,  comme  poète  et 
comme  évéque,  l'estime  de  ses  contemporains. 

I  IV.  —  Les  critiques  et  la  réputation  d'Héroët. 

La  réputation  d'Héroët  a  subi,  toutes  proportions  gar- 
dées, les  fluctuations  de  celle  de  Ronsard  ;  il  figura  sans 
doute  dans  l'école  de  Marot  :  mais,  de  fait,  il  s'en  détacha 
assez  pour  que  son  évolution  préparât  la  réforme  de  la 
Pléiade.  Marot,  héritier  de  Villon,  poète  incomparable 
dans  les  vieux  genres,  ne  fut  oublié  ni  au  xvn^  ni  au 
xvnie  siècle,  puisque  La  Fontaine  et  Voltaire  furent  ses 
disciples,  pendant  que  Ronsard  et  son  école  n'étaient  plus 
qu'un  vague  souvenir. 

Même  avant  la  Parfaicte  Ariiye,  Héroët  fut  considéré 
comme  un  poète  de  marque,  puisque  dès  1537  Macrin, 
dans  un  hymne  latin,  disait  de  lui  en  résumé  :  t  Quand 
la.  littérature  française  était  encore  inculte,  il  a  charmé 
les  Français  par  une  science  nourrie  de  Platon  et  des 
sages,  une  élocution  pure,  un  art  surprenant  et  la  profon- 
deur de  la  pensée  ;  il  a  comme  rénové  la  poésie  française  ; 
il  est    au-dessus    d'Homère  et  de   Virgile.  »  Faisons  la 


(1)  1573-1613. 


—  16  - 

part  de  cette  énorme  exagération  chez  un  ami  ;  Macrin, 
toutefois,  semble  exprimer  l'opinion  d'un  groupe,  Marot, 
Dolet,  Gh.  Fontaine,  Cl.  Ghappuys  et  quelques  autres,  sur 
la  portée  du  talent  d'Héroët. 

Cinq  ans  après,  la  Parfaicte  Amye,  qui  eut  par  la 
suite  plus  de  vingt  éditions,  le  consacra  grand  poète. 

Thomas  Sibilet,  dans  son  Art  poétique  (1548),  a  dit  : 
«  Nos  bons  poètes  français  sont,  entre  les  vieux  :  Alain 
Ghartier  et  Jean  de  Meung.et  entre  les  jeunes  :  Marot, 
Saint-Gelais,  Salel,  Héroët,  Scève  et  tant  d'autres  bons 
esprits.  » 

Dans  une  compilation  de  Gilles  Gorrozet  (1510-68)  intitulée 
le  Parnasse  des  poètes  modernes,  Héroêt  est  mentionné 
avec  une  quarantaine  d'autres. 

Etienne  Pasquier,  dans  ses  Recherches  sur  la  France 
(1560-1621)  :  *  Ge  même  règne  (celui  de  François  1er)  ajouta 
aussi  d'autres  nobles  esprits  (après  Marot),  entre  lesquels 
je  fais  grand  compte  d'Héroët  en  sa  Parfaicte  Amye, 
petite  œuvre,  mais  qui,  en  sa  petitesse,  surmonte  les  gros 
ouvrages  de  plusieurs.  »  (VI,  5.) 

Jacques  Peletier  disait  (Art  Poétique)  qu'il  n'avait  pas 
encore  vu  poésie  en  français  mieux  dressée  à  son  gré,  ni 
où  il  y  eût  moins  à  redire  que  la  Parfaicte  Amye. 

Sans  nous  attarder  à  d'autres  témoignages  (1),  relatons 
celui  de  Marot.  Dans  son  Eglogue  au  roy,  sous  les  noms 
de  Pan  (François  1er)  et  Robin  (Marot),  1539,  après  avoir 
parlé  de  son  enfance,  de  sa  venue  à  Paris,  de  la  mort  de 
Louise  de  Savoie,  il  ajoute  : 

Une  autre  fois,  pour  l'amour  de  l'amye, 
A  tous  venants  pendy  la  challemye  (2), 
Et  ce  jour-là,  à  grand'peine  on  savait 
Lequel  des  deux  gagné  le  prix  avait. 


,1)  Voir  F.  Gohin. 

(2)  Je  suspendis  (à  un  arbre)  le  chalumeau.., 


-  17  - 

Ou  de  Merlin  (1)  ou  de  moi  :  dont,  à  l'heure  (2), 
Thony  (3)  s'en  vint  sur  le  pré  grand  alleure  (4) 
Nous  accorder  (o)  et  orna  deux  houlettes 
D'une  longueur  de  force  violettes  (6). 
Puis  nous  en  fit  présent  pour  son  plaisir  : 
Mais  à  Merlin  je  baillai  à  choisir. 

Ainsi,  Héroèt  fait  l'office  d'arbitre  dans  ce  jeu  pastoral. 
Deux  années  auparavant,  dans  la  pièce  intitulée  Fri- 
pelippes,  valet  de  Marot,  à  Sagon  (7)  »,  on  avait  lu 
ceci  : 

Par  mon  âme,  il  est  grand  foyson, 

Grande  année  et  grande  saison 

De  bestes  qu'on  dût  mener  paître, 

Qui  regimbent  contre  mou  maître. 

Je  ne  voy  point  qu'un  Saint-Gelais, 

Un  Héroët,  un  Rabelais, 

Un  Brodeau,  un  Sève,  un  Chappuy 

Voysent  (8)  écrivant  contre  iuy  (9)  ; 

Ni  Papillon  pas  ne  le  poind  (10), 

Ni  Thenot  ne  le  tenne  (11)  point. 

Héroët  est  en  brillante  compagnie,  puisqu'on  le  place 


(1)  Mellin  de  Saint-Gelais. 

(2)  De  là,  aussitôt. 

(3)  Antoine  Héroët. 

(4)  En  toute  hâtec 

(5)  Nous  mettre  d'accord. 

(6)  D'un  long  bouquet  formé  d'une  masse  de  violettes. 

(7)  Sa^on,  ennemi  et  détracteur  de  Marot.  Celui-ci  énumère  les  soutiens  do 
sa  propre  cause  :  Mellin  de  Saint-Gelais,  Héroët,  Rabslais,  Brodeau,  Maurice 
Scève,  Chappuys,  Papillon,  Etienne  Dolet. 

(8)  Aillent. 

v9)  Contre  Marot. 

(10^  Poindre. 

fil)  Tanner,  tourmenter. 


-  18  - 

à  côté  de  Rabelais.  Celui-ci  a  été  probablement  lié  avec 
lui,  puisqu'ils  avaient  des  amis  communs  :  Marot,  Dolet 
et  d'autres.  Dans  le  prologue  du  cinquième  livre  de 
Pantagruel,  publié  en  1562,  après  sa  mort,  et  qu'on  lui 
attribue  généralement,  il  est  question  de  Drouet,  c'est-à- 
dire  d'Héroët,  sans  doute  ;  le  passage  est  fort  curieux  ;  il 
est  probable  que  les  sentiments  qui  y  sont  exprimés 
furent  ceux  de  Rabelais  lui-môme. 

Après  avoir  constaté  que  plusieurs  excellents  esprits 
ont  usé  de  la  langue  vulgaire  (1)  en  prose  et  en  vers,  il 
veut,  lui  aussi,  employer  le  même  langage,  au  risque  de 
faire  entendre  le  ramage  d'une  oie  au  milieu  des  cygnes  ; 
puis  il  ajoute  :  «  Je  contemple  un  grand  tas  de  Collinets 
(Colin),  Marots,  Drouets  (Héroët),  Saint-Gelais,  Salels,  et 
une  longue  centurie  (2)  d'autres  poètes  et  orateurs  galli- 
ques.  Et  (je)  vois  que,  pour  avoir  longtemps  fréquenté 
sur  le  mont  Parnasse  l'école  d'Apollon  et  de  la  source 
d'Hippocrène,  bu  à  plein  godet  entre  les  joyeuses  Muses,  à 
l'éternelle  fabrique  de  notre  (langue)  vulgaire,  ils  ne 
portent  que  marbre  Parien  (3),  albâtre,  porphyre  et  bon 
ciment  royal  ;  ils  ne  traitent  que  gestes  (4)  héroïques, 
choses  grandes,  matières  ardues  (5),  graves  et  difficiles..., 
par  leurs  écrits  ne  produisent  que  nectar  divin,  vin 
précieux,  friand,  riant,  muscadet,  délicat,  délicieux.  Et 
n'est  cette  gloire  en  hommes  toute  consommée  ;  les  dames 
y  ont  participé,  entre  lesquelles  une,  extraite  du  sang  de 
France  (,6);....  tout  ce  siècle  a  étonné  (7),  tant  par  ses 
écrits,  inventions  transcendantes,  que  par  ornement  de 


(1)  Le  français  (opposé  au  latin)  :  Ecoles  de  Marot  et  de  Ronsard. 

(2)  Centaine. 

(3)  De  Paros. 

(4)  Exploits. 

(5)  Sujets  élevés.  —  Cela  s'applique  fort  bien  à  Héroët  et  à  Ronsard. 

(6)  Issue  du  sang  royal  :  Marguerite  de  Navarre,  sœur  de  François  I* 

(7)  La  première  moitié,  jusque  vers  1560. 


-  19  - 

langage,  de  style  mirifique.  Imitez,  si  (vous)  savez  :  quant 
à  moi,  imiter  ne  les  saurais  (1) —  » 
Joachim  du  Bellay,  de  son  côté,  cite  (2)  : 

Carie  (3),  Héroët,  Saint-Gelais, 
Les  trois  favoris  des  Grâces, 
L'atile  doux  Rabelais 

Il  dit,  dans  la  préface  de  son  Olive  :  «  Je  ne  cherche 
point  les  applaudissements  populaires.  Il  me  suffit  pour 
tous  lecteurs  avoir  un  Saint-Gelais,  un  Héroët,  un  de 
Ronsard,  un  Carie,  un  Scève,  un  Bouju,  un  Salel, —  et 
si  quelques  autres  sont  encore  à  mettre  sur  ce  rang....  » 

Dans  la  première  préface  de  ses  Odes^  Ronsard,  après 
avoir  dit  que  la  poésie  française  était,  avant  la  Pléiade, 
€  faible  et  languissante  »,  met  un  correctif  entre  paren- 
thèses :  «  J'excepte  toujours  Héroët  et  Scève  et  Saint- 
Gelais.  »  Son  choix  est  moins  large  et  mieux  établi  que 
celui  de  du  Bellay,  qui  a  mêlé  des  auteurs  obscurs  à  des 
noms  fort  connus. 

Toutefois,  Claude  Binet  (  Vie  de  Ronsard)  ajoutait  trois 
écrivains  à  la  liste  précédente  :  •  Les  premiers  poètes 
que  Ronsard  a  estimé  avoir  commencé  à  bien  écrire  ont 
été  Maurice  Scève,  Hugues  Salel,  Anthoine  Héroët, 
Mellin  de  Saint-Gelais,  Jacques  Pelletier  et  Guillaume  des 
Autels.  » 

Après  la  Pléiade,  Héroët  fut  cité  sept  fois  dans  le  recueil 
de  Gilles  Corrozet  {Parnasse  des  poètes  français,  1571) 
et  mentionné  dans  la  Galliade  (1578),  par  Guy  Lefèvre  de 
la  Boderie  (4). 

Nous  avons  donné  plus  haut  l'opinion  d'Estienne  Pas- 
quier.  Agrippa  d'Aubigné,  grand  admirateur  de  Ronsard, 

(1)  Modestie  pare. 

(2)  Guerre  de»  Muse»  et  de  l'igrwranee,  édition  M.  LaTanz,  I,  p.  145. 

(3)  Evéque  de  Riez. 

(4)  Voir  :  F.  Gohin,  p.  XLIV. 


-  20  - 

qui,  selon  lui,  avait  coupé  le  filet  que  la  France  avait  sur 
la  langue  »,  a  cité  maints  poètes  (1),  ceux  de  la  première 
volée  (Marot,  Scève,  Salel,  etc.)  et  ceux  de  la  deuxième 
bande  (Desportes,  Bertaut,  etc.),  sans  nommer  l'auteur  de 
la  Parfaicte  Amye.  Ainsi,  à  la  fin  du  xvf  siècle,  celui-ci 
est  déjà  méconnu. 


Au  xviF  siècle  (première  moitié),  G.  Colletet  lui  a 
consacré  une  notice  et  prodigué  les  éloges  ;  il  estimait 
qu'Héroët  »  ne  semblait  pas  moins  Platon  que  Platon 
lui-même  et  qu'il  fut  une  des  grandes  lumières  de  son 
siècle  »  ;  mais  la  langue  du  poète  lui  paraissait  déjà 
bien  archaïque  ;  s'il  en  faisait  une  sorte  de  clief  d'école,  il 
ajoutait  tristement  :  «  Je  ne  sais  si  notre  siècle  daignera 
regarder  seulement  ses  écrits.  » 

En  effet,  M^e  de  Scudéry,  dans  un  volume  intitulé 
Conversations  nouvelles  (1684)  (2),  par  dépit  des  attaques 
de  Boileau  contre  elle-même,  a  rappelé  la  gloire  de  la 
Pléiade,  ne  remontant  guère  au  delà  et  ne  nommant  pas 
Héroêt. 

Au  xviiie  siècle,  l'abbé  Goujet  {Bibliothèque  française, 
1741-56)  ne  s'occupe  pas  directement  d'Héroët  :  il  cite 
seulement  sur  lui  deux  strophes  de  Charles  de  Sainte- 
Marthe. 

Le  Dictionnaire  historique  de  Moréri  (1759)  ne  men- 
tionne ni  Héroët,  ni  Maurice  Scève. 

Toutefois,  VAlmanach  des  Muses  (III,  113-20)  donne 
plusieurs  extraits  d'Héroët  (3). 

Au  xixe  siècle  (1828),  Sainte-Beuve  a  remis  en  honneur 


(1)  Van  Bever  :  Œuvres  poétiques,  d'A.  d'Aubigné.  Sansot,  préface,  pp.  39-44. 

(2)  De   la  poésie  française  jusqu'à  Henri  IV.  (Edition  G.  Michaut  ;  Sansot, 
1907.) 

(3)  Voir:  F.  Gohin,  p.  XLIV. 


—  21  — 

les  poètes  du  xvje  siècle  (1)  ;  11  consacre  dans  son  livre 
deux  lignes  à  notre  Héroët,  qui  «  composa  un  poème 
intitulé  la  Parfaicfe  Amye  et  couronna  son  héroïne  de 
toutes  les  perfections  platoniques  ».  Il  insiste  davantage 
sur  Maurice  Scève  et  l'Ecole  lyonnaise  ;  mais  il  s'attache 
surtout  à  Joachim  du  Bellay,  à  Ronsard  et  aux  autres 
poètes  de  la  Pléiade. 

Dès  lors,  les  dictionnaires  mentionnant  Héroët  :  Vape- 
reau,  puis  la  Grande  Encyclopédie,  quelques  lignes  ;  le 
Larousse,  trente  lignes  environ. 

En  i878,  Fr.  Godefroy  (Histoire  de  la  littérature 
française)  consacre  une  étude  sympathique  à  l'œuvre  de 
notre  poète.  La  vaste  collection  d'Eug.  Crépet  (1861-87)  ne 
le  mentionne  pas,  de  même  qu'Emile  Egger  dans  son  livre 
sur  l'Hellénisme  en  France  (1869).  M.  Marcou  le  nomme 
à  peine  dans  l'étude  qui  ouvre  son  recueil  de  Morceaujc 
choisis  des  classiques  français  (Garnier). 

M.  G.  Lanson,  dans  son  Histoire  de  la  littérature 
française  (Hachette,  1909,  p.  271),  le  caractérise  en  quel- 
ques mots  à  propos  des  poètes  qui  essayèrent  «  de  traduire 
les  hautes  conceptions  de  leur  intelligence  et  les  inquié- 
tudes profondes  de  leurs  âmes —  »  11  l'appelle  «  le  subtil, 
le  mystique  et  le  platonicien. . .  ». 

M.  Abel  Lefranc  a  établi  d'une  façon  brillante  la 
nouveauté  de  la  tentative  d'Héroêt  dans  la  Parfaicte 
Amye  (2».  Déjà  le  même  point  de  vue  avait  été  effleuré 
par  M.  Bourciez  {Les  lïiœurs  polies  et  la  littérature 
fï'ançaise  à  la  Cour  de  Henri  II,  1886,  Hachette).  Mais 
il  ne  lui  a  pas  donné  la  place  qui  lui  revient,  dans  une 
plus  récente  étude  (3),  en  le  citant  simplement  parmi  les 
traducteurs  de  Platon. 


(1)  Edition  Charpentier,  p.  41. 

(2)  Bévue    d'histoire   littéraire   de    la    France,  15  janvier  1896.    —  Revue  de» 
étude»  rahdaisienne»  (1904). 

(3  '     Histoire  de  la  littérature  firançaiêe  (Direction  P.  de  JulleTille)  ;    A  Colin, 

m,  p.  127. 


-  22  — 

Grâce  à  MM.  Darmesteter  et  Hatzfeld  (1^  nos  collégiens 
eux-mêmes  ont  connu  le  nom  d'Héroët,  «  la  noblesse  et 
l'élévation  de  son  talent  ». 

Un  ouvrage  tout  récent  (2),  également  en  usage  dans  les 
écoles  et  lycées,  rappelle  que  Marot,  dans  sa  querelle 
avec  le  pédant  Sagon,  «  fut  soutenu  par  les  meilleurs 
poètes  de  son  temps  :  Des  Périers,  Mellin  de  Saint-Gelais, 
Scève,  Héroët.  L'auteur  marque  ensuite  la  publication  de 
la  Parfaicte  Amye  (à  Lyon  (3),  1542),  t  subtil  poème 
d'amour,  à  la  fois  chrétien  et  platonique  ». 

Enfin  M.  E.  Fagaet  a  étudié  notre  poète  dans  deux 
ouvrages  :  Le  XVI^  siècle  (Lecène-Oudin,  1894),  Histoire 
de  la  littérature  française  (Pion,  1900,  I,  pp.  373-78).  Ce 
n'est  plus  une  vague  mention  ;  il  va  au  fond  des  choses  et. 
des  œuvres,  estimant  que  «  la  date  de  1542  (la  Parfaicte 
Amye)  est  importante  »  dans  notre  histoire  littéraire.  Sous 
l'autorité  d'un  tel  critique,  nous  ne  craindrons  pas  de  nous 
égarer. 

Essayons  donc,  tout  d'abord,  de  replacer  Héroët  dans  son 
siècle  et  son  milieu,  afin  de  le  juger  ensuite  équitablement. 

Sainte-Beuve  a  dit  (4)  que  «  les  écoles  poétiques  passent 
vite;  les  grands  poètes  seuls  demeurent;  les  poètes  qui 
n'ont  été  qu'agréables  s'en  vont...  ».  Sans  être  parmi  les 
grands,  Héroët  fut  mieux  et  plus  qu'un  poète  agréable  ; 
c'est  sans  doute  pour  cela  qu'il  a  retrouvé  de  nos  jours 
plus  d'un  lecteur. 


(1)  Le  XVI*  tiède  en  France  (Delagrave,  p.  92,  1878). 

(2)  Précis  de  l'histoire  de»  lettres  françaises,   par   Ed.  Herriot.  (Ed.  Cornély, 
pp.  187,  188.) 

(3)  A.  noter  que  M.  Herriot  est  le  maire  actuel  de  Lyon. 

(4)  La  Poésie  française  au  XVI'  siècle  (J.  du  Bellay,  p.  358), 


CHAPITRE  IL 

La  Renaissance.  —  Ecole  de  Marot. 


La  Renaissance,  d'abord  italienne,  s'est  développée  à 
travers  le  moyen  âge  depuis  le  xiif  siècle,  non  par  un 
bond  violent  après  1453;  elle  n'est,  suivant  E.  Renan, 
«  que  le  retour  à  la  vraie  tradition  de  l'humanité  civili- 
sée (1)  »,  c'est-à-dire  à  l'antiquité  gréco-latine.  Dante 
appartient  aux  xiif  et  xiv«  siècles,  Pétrarque  et  Boccace 
sont  du  xive  ;  ils  ont  créé  la  littérature  italienne,  pour  avoir 
suscité  et  réalisé  en  partie  la  Renaissance  ;  la  chute  de 
Constantinople  (14-53)  en  a  simplement  accéléré  la  marche. 

Notons  qu'à  Florence  Marsile  Ficin  commence  à 
traduire  Platon  en  14»>3  et  que  Léon  X,  un  pape  néo- 
platonicien, ouvre  le  xvf  siècle  il513-21).  C'est  le  triomphe 
de  l'art  païen  et  sensuel  que  le  platonisme  cherche  ensuite 
à  épurer. 

A  la  Renaissance  italienne  succèdent  une  Renaissance 
européenne  (2)  (avec  Erasme,  1467-1536),  puis  la  Renais- 
sance française,  la  dernière  en  date,  non  la  moins  glo- 
rieuse, qui  remplit  le  xvi"  siècle,  époque  tourmentée, 
bouillonnante,  féconde,  qui  a  vu  l'esprit  français  se  renou- 
veler et  produire  nos  premiers  chefs-d'œuvre. 


(1)  AyeiTOës,  préface,  p.  VHI,  1861. 

(2)  Voir  :  Brunetière,  Hi-rtcnre  de  la  littérature  /rançaiee,  I. 


—  24  — 

Notre  essai  sur  Héroët,  comme  on  le  devine,  est  littérai- 
rement limité  par  le  règne  de  François  ler  (1545-1547),  sans 
pouvoir  dépasser  1549,  date  de  la  mort  de  la  reine  Margue- 
rite. D'ailleurs,  cette  première  moitié  du  xvf  siècle  est 
la  période  active  et  décisive  de  la  Renaissance  française 
dans  les  arts,  les  lettres  et  la  philosophie. 

Essayons  d'en  préciser  les  caractères,  avant  d'étudier 
l'école  poétique  qui  soude  le  moyen  âge  aux  précurseurs 
de  la  Pléiade. 

§  I.  —  Renaissance  française.  —  L'Humanisme. 

Notre  Renaissance  marqua,  comme  celle  de  l'Italie, 
l'émancipation  intellectuelle  et  la  rupture  avec  la  scolas- 
tique,  «  opposant  (1)  un  idéal  individualiste  et  civique  à 
l'idéal  collectif  et  théocratique  de  l'Eglise  ». 

En  même  temps,  la  philosophie  d'Aristote  cédait  le  pas 
à  celle  de  Platon,  à  mesure  que  la  France  acceptait  «  le 
rationalisme  de  l'Italie  et  la  tradition  platonicienne  de 
Florence  (2)  ».  La  lutte  contre  Aristote  fut  dirigée  par 
Pierre  Ramus,  lecteur  au  Collège  de  France  ;  il  fut  con- 
damné (1543),  puis  rétabli  dans  sa  chaire  en  1547,  mais  il 
périt  plus  tard  à  la  Saint-Barthélémy  (1572),  victime  des 
haines  scolastiques. 

Sans  doute,  les  philosophes  de  la  Renaissance  ont  man- 
qué d'originalité  ;  ils  n'ont  guère  fait  que  substituer  Platon 
à  son  disciple  Aristote  ;  mais  ils  ont  consacré  leurs  veilles 
à  la  doctrine  libératrice  ;  ils  ont  même  versé  leur  sang 
pour  elle. 

Nous  y  reviendrons  ;  nous  avons  dû  noter  ici  le  rôle 
décisif  qu'elle  a  joué,  puisqu'il  s'agit  d'un  poète  néo- 
platonicien. 


(1)  Péladan,  De  l'Humanisme,  p.  80  ;  Sansot,  1909, 

(2)  E.  Gebhart,  La  RerMÙsance  italienne. 


-SS- 
II y  eut  aussi  un  grand  mouvement  dans  les  lettres,  les 
arts  et  les  sciences,  sans  compter  la  Réforme,  qui  voulut 
être  comme  une  Renaissance  du  premier  christianisme. 

Celle-ci  fut  hostile  {!)  au  moyen  âge  scolastique  et  à 
l'antiquité  païenne,  surtout  en  Allemagne  :  le  sac  de 
Rome  fut  l'œuvre  des  Allemands.  En  revanche,  chez  les 
Italiens  et  les  Français,  la  religion  traditionnelle  accepta 
volontiers  l'art  païen  et  l'antiquité  classique. 

Aussi,  à  côté  de  ces  deux  influences,  la  Renaissance 
(individualisme)  et  la  Réforme  'autorité  de  la  raison;,  en 
a-t-on  distingué  une  troisième,  l'Humanisme.  11  faut  la 
connaître  pour  comprendre  l'œuvre  d'Héroët,  qui  fut  un 
humaniste,  comme  Etienne  Doiet  et,  après  celui-ci,  du 
Bellay  et  Ronsard,  avec  des  différences  toutefois,  puisqu'il 
fut  pur  lettré  autant  que  poète. 

Il  est  curieux  de  noter  que  cette  époque  produisit  des 
savants  hors  de  pair,  même  en  dehors  de  la  culture 
classique,  par  exemple  Bernard  Palissy,  grand  artiste  et 
homme  de  science,  dont  l'esprit  était  affranchi  et  de  la 
scolastique  et  de  la  tradition  gréco-latine.  Ce  n'est  point 
le  cas  d'Héroët  :  mais,  s'il  fut  disciple  de  Platon,  il  se 
montra  assez  indépendant  ;  sans  pénétrer  à  fond  sa 
doctrine  complexe  ^ne  la  connaissant  que  par  une  traduc- 
tion latine),  il  l'a  bien  interprétée,  du  moins  en  ce  qui 
touche  à  l'Amour. 

L'Humanisme  (2)  est,  en  somme,  un  état  d'esprit  litté- 
raire, c'est  le  goût  de  l'art  antique  (3).  Le  moyen  âge 
ayant  cultivé  les  lettres  anciennes  dans  une  certaine 
mesure,  on  peut  dire  que  l'Humanisme  s'est  maintenu 
dans  les  âges  dits  barbares,  pour  s'épanouir  victorieuse- 


(1)  Voir:  E.  Faguet,  U  JVP  tiède  (préface >. 

(2)  Humaniorealittera.  —  Brnnetière.  «  Il  consiste  à  ramener  tontes  choses  à 
la  mesure  de  rhomme...  »   (Hùtoire  de  la  littérature  /raa^iêe,  I.) 

(3)  Voir  :  E.  Faguet,  le  XVI'  tiède    .préface). 


-  26  - 

ment  au  xvie  siècle.  Il  recherctie  la  perfection  de  la  forme 
plutôt  que  l'originalité  de  la  pensée  et  imite  les  modèles 
consacrés  ;  Erasme  fut  le  type  de  l'Humaniste. 

Or,  au  xvie  siècle,  le  Français  instruit  es  bonnes  lettres 
ne  fut  ni  un  bomme  de  la  Renaissance,  ni  un  réformé, 
mais  plutôt  un  Humaniste  (Ronsard,  Rabelais).  Gomme 
chez  les  Italiens  (Marsile  Ficin,  Léon  X,  Bembo,  Sado- 
let...),  il  resta  chrétien  dans  le  fond,  tout  en  vénérant 
l'art  païen  (1).  Erasme  fut  le  citoyen  d'une  République 
idéale;  il  ne  proclama  l'émancipation  de  la  raison  humaine 
que  dans  les  limites  de  la  tradition  catholique. 

De  l'Humanisme  s'est  dégagée  peu  à  peu  notre  littéra- 
ture classique,  avec  ses  traits  essentiels  :  vénération  de 
l'antiquité  dans  les  arts  et  les  lettres,  ordre,  mesure, 
goût,  pureté  de  la  forme,  culte  exclusif  de  ce  qui  est 
élevé,  universel  et  humain. 


Héroët  présente  déjà  quelques-uns  de  ces  caractères.  Il 
a  vécu  (2)  dans  la  première  moitié  du  xvf  siècle,  qui  fut, 
du  moins  à  l'intérieur,  moins  tourmentée  et  plus  heureuse 
que  la  deuxième.  La  philosophie  lui  assura  un  agréable 
refuge  où  les  agitations  du  dehors  n'arrivaient  qu'assour- 
dies ;  si  l'on  compare  sa  vie  à  celle  de  Clément  Marot,  elle 
paraît  terne  et  insignifiante. 

Essayons  de  distribuer  les  groupes  de  poètes  entre 
1500  et  1550,  afin  de  déterminer  la  place  d'Héroët  ;  nous  y 
ajouterons  la  Pléiade  et  ses  continuateurs  pour  amener 
le  siècle  jusqu'à  l'âge  classique  : 

1°  Fin  du  xve  siècle.  Les  Rhétoriqueurs  jusqu'en  1515. 

20  (1515-30).  Ecole  de  Marot,  héritier  de  Villon. 


(1)  E.  Faguet,  le  XVl^  siècle  (préface). 

(2)  Il  s'agit  de  sa  vie  mondaine  et  litterairs. 


-  27  - 

o"  1530-50).  Ecole  lyonnaise  ;  les  précurseurs  de  la 
Pléiade  :  M.  Scève,  Héroêt  (1). 

40  La  Pléiade  (1550-80).  J.du  Bellay  et  Ronsard. 

50  (1580-1610;.  Les  successeurs  de  Ronsard  :  lo  Desportes, 
Bertaut.  du  Bartas  :  2o  d'Aubigné,  Régnier  (fin  du  xvie  siècle 
et  de  l'école  de  Ronsard):  3»  Malherbe  (transition  entre  les 
xvie  et  xviie  siècles). 

Après  l'école  dite  de  Marot,  Ronsard  réalisa  une  évolu- 
tion plutôt  qu'une  révolution  :  ses  idées  étaient  en  germe 
dans  les  écoles  antérieures  ;  il  les  précisa  seulement  et  les 
imposa  par  son  génie.  L'on  a  dit  avec  raison  (2)  :  «  L'école 
savante  des  Maurice  Scève  et  des  Héroët,  auxquels 
Ronsard  rendra  justice,  a  essayé  de  s'élever  à  la  gravité 
des  poètes  antiques.  » 

M.  E.  Faguet  (3)  observe  que,  si  l'on  place  d'ordinaire 
Héroët  et  M.  Scève  dans  l'école  de  Marot,  ils  commencent, 
en  fait,  à  lui  tourner  le  dos  et  sont  les  avant-coureurs  de 
la  Pléiade.  M.  F.  Gohin  estime  également  qu'Héroët  se 
détache  de  Marot,  qu'il  inaugure  la  poésie  sérieuse  et  que 
«  le  grand  œuvre  de  cette  école  c'est  la  Parfaicte  Amye  ». 

L'étude  de  ses  poésies  nous  confirmera  dans  cette 
opinion  ;  en  attendant,  examinons  dans  ses  grandes  lignes 
le  mouvement  poétique  antérieur  à  1.542. 


§  II.  —  Les  Rhétoriqueurs.  —  Clément  Marot. 


Les  Rhétoriqueurs  clôturent  le  moyen  âge  proprement 
dit;  ce  sont  des  maîtres  e:i  versiflcation.  non  en  poésie  (4): 


(1^  V.  E.  Faguet,  Lanson. 

(2)  E.  Roy,  Revue  d'hUtoire  littéraire  /^aw^ùe,  1898,    p.  338. 

(3*  Histoire  de  la  littérature  /rançai^e,  p.  385. 

{i}  Voir:  E.  Faguet,  Histoire  de  la  littérature /raHraise,l,  pp.  336-7". 


-  28  - 

ils  s'occupent  de  menus  genres  et  de  menues  questions  : 
par  exemple  de  savoir  si  Ve  muet  doit  compter  ou  non 
dans  la  mesure  du  vers. 

On  peut  faire  remonter  cette  école  jusqu'à  Alain  Chartier, 
mort  en  1450.  Principaux  noms  :  Meschinot  (mort  en  1509), 
chef  d'école  sur  la  fin  du  xve  siècle  ;  Mollinet  (mort  en 
1507)  ;  Guillaume  Crétin  (1)  (mort  en  1525),  qui  fut  le  roi 
«  du  vers  équivoque  »,  et,  chose  plus  importante,  le  maître 
de  Jean  Le  Maire  de  Belges. 

Celui-ci  (2)  ouvre  le  xvf  siècle;  c'est  un  bon  prosateur 
(son  Illustration  des  Gaules  est  de  1510),  un  versificateur 
qui  se  hausse  parfois  jusqu'à  la  vraie  poésie  {Epitres  de 
V Amant  ver t)  ;  il  a,  le  premier,  le  sentiment  du  rythme, 
mais  sa  langue  est  rude  et  il  abuse  de  la  mythologie 
païenne.  C'est  déjà  un  penseur  moderne  par  la  hardiesse 
de  ses  vues  ;  champion  du  gallicanisme,  il  écrit  contre  le 
pouvoir  papal  (1510).  Rabelais  l'a  continué  en  tant  que 
conteur  satirique  (3). 

D'autre  part,  Le  Maire  est  platonicien  et  même  mystique  ; 
il  a  été  le  vrai  maître  de  Ronsard  ;  s'il  a  continué  les 
Rhétoriqueurs,  il  a  d'assez  loin  amorcé  l'évolution  de  la 
Pléiade.  «  Il  est,  dit  M.  Ph.  Martinon  (4),  le  premier  précur- 
seur de  notre  Renaissance  littéraire,  le  premier  poète 
moderne,  et  la  Pléiade  connaissait  en  lui  un  ancêtre.  » 
Après  lui,  Héroet  a  précisé  le  mouvement  et  donné  l'impul- 
sion décisive. 


(1)  Notons  qu'eu  1510  il  dédia  une  épître  en  vers  à  l'évèque  de  Glaudèves 
(Basses-Alpes),  Sj'mphorien  de  Bullioud,  originaire  de  Lyon. 

(2)  Né  en  1473,  mort  en  1524  ou  1548. 

(3)  M.  Abel  Lefranc. 

(4)  Revue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  1909, 


-  29  - 


Clément  Marot  (1497-1544),  sans  égaler  Le  Maire  pour  la 
pensée,  lui  est  très  supérieur  comme  poète  ;  il  est  le  maître 
de  notre  poésie  sous  François  l" -.  Ronsard  l'a  reconnu. 
Marot  continua  Crétin  dans  les  petits  genres  ;  il  y  excella 
souverainement. 

11  est  spirituel,  charmant  :  il  représente  la  pure  tradi- 
tion gauloise  :  il  tient  encore  au  moyen  âge,  malgré  son 
goût  pour  la  Réforme,  pour  Pétrarque  et  les  Italiens  ;  il 
est  à  la  fois  le  dernier  trouvère  et  un  représentant  de  la 
Renaissance. 

Malgré  les  lacunes  de  son  éducation,  il  a  traduit  des 
pièces  grecques,  latines,  italiennes  (Pétrarque)  :  il  semble 
aspirer  au  titre  d'humaniste  ;  mais  il  est,  avant  tout,  un 
conteur,  l'ancêtre  direct  de  La  Fontaine  et  de  Voltaire,  qui 
ne  l'ont  pas  fait  oublier.  S'il  a  abordé  la  philosophie  et  les 
problèmes  religieux,  ce  n'est  que  par  accident  ;  il  n'est 
original  que  dans  les  genres  moyens. 

Toutefois,  pour  être  équitable,  mentionnons  :  lo  la  pièce 
intitulée  Au  Roi  (du  temps  de  son  exil  à  Ferrare),  2°  la 
Complainte  de  la  mort,  qui  sont  d'une  assez  belle  enver- 
gure ;  c'est  par  là  qu'il  annonce  lui-même  les  temps 
nouveaux. 
Un  bref  exemple  (sur  la  destinée  humaine)  : 

Pourquoi  voulez-vous  tant  durer 

Ou  reualtre  en  fleurissant  âge  ? 

Pour  pécher  ou  pour  endurer  ? 

Y  trouvez-vous  tant  d'avantage  ? 

Certes,  celui  n'est  pas  bien  sage 

Qui  quiert  (demande)  deux  fois  être  frappé 

Et  veut  repasser  un  passage, 

Dont  à  peine  il  est  échappé. 

Ainsi,  le  «  gentil  »  Marot  a  montré  à  son  ami  Héroèt 


-  30  - 

qu'il  entrevoyait  une  poésie  plus  haute  que  celle  du  temps 
présent  et  que  la  philosophie  s'offrait  aux  audacieux. 


§  m.  —  L'école  de  Marot. 

On  a  pu  admettre  qu'il  y  eut  une  ôcole  de  Marot  pour 
l'opposer  à  celle  de  Ronsard,  qui  prétendit  prendre  sa 
place  en  brisant  avec  le  passé.  En  réalité,  Marot  fut  le 
centre  d'un  groupe  d'amis  que  l'on  a  supposés  ses  disci- 
ples ;  il  ne  fut  pas  un  chef  d'école. 

Mellin  de  Saint-Gelais,  La  Borderie,  Gh.  Fontaine, 
Brodeau,  Pelletier,  Héroët,  Maurice  Scève  et  d'autres 
eurent  pour  lui  du  respect  et  de  l'affection  :  ils  l'imitèrent 
même  plus  d'une  fois,  mais  ne  se  laissèrent  point  dominer, 
ni  absorber  ;  chacun  suivit  sa  voie  propre  et  garda  sa 
physionomie  particulière,  notamment  Héroët  et  Maurice 
Scève. 

S'il  n'y  a  pas  eu  de  doctrine  imposée  par  un  maître,  ni 
de  règles  et  d'aspirations  communes  (1),  ni  de  plan  de 
campagne  accepté  pour  conquérir  l'opinion,  ni  enfin 
de  manifeste  littéraire,  c'est  qu'il  n'y  a  pas  eu  d'école. 
Par  contre,  il  y  eut  une  école  de  Ronsard,  la  Pléiade. 

Sans  doute,  en  1537,  une  circonstance  groupa  les  amis 
de  Marot  contre  son  ennemi,  Sagon  (d'où  il  fit  sagouin)  ; 
le  valet  Frippelippes  fustigea  le  calomniateur  et  lui 
opposa,  pour  défendre  son  maître,  l'admiration  des  meil- 
leurs poètes  du  temps.  Ce  fut  un  moment  glorieux  pour 
Marot,  mais  il  n'était  chef  qu'eu  apparence  :  il  lui  a  suffi 
d'être  le  meilleur  poète  de  la  Cour  brillante  de  François  I"''. 

A  côté  de  lui,  sous  son  ombre  amicale,  Héroët  et  l'école 
lyonnaise  préparaient  le  renouvellement  de  notre  poésie  ; 
nous  estimons  qu'Héroët  et  M.    Scève  dominent  d'assez 


(1)  V»ir:  Histoire  littéraire,  P.  de  JuUeville,  m,  p.  121,  (Ed.  Bourciez.) 


-  81  - 

haut  ce  que  l'on  appelle  l'école  raarotique.  En  effet,  ils 
abordent  de  front  les  grands  sujets  ;  ils  veulent  déjà 
restaurer  la  littérature  et  la  pensée  par  l'étude  et  l'imi- 
tation de  l'antiquité  grecque. 

Nous  avons  un  document  précis  pour  marquer  cette 
transition  :  c'est  VArt  poétique  (1),  de  Thomas  Sibilet, 
publié  en  1548.  Sans  doute,  il  considère  Marot  comme  un 
maître  et  un  oracle  :  il  loue  volontiers  les  amis  de  Marot  : 
il  n'a  personnellement  qu'une  valeur  secondaire  ;  mais  il 
reflète  un  état  d'esprit  assez  nouveau,  puisqu'il  parle 
déjà  t  de  l'illustration  et  augmentation  »  de  la  langue 
française. 

Or,  c'est  pour  réfuter  celui  qui  allait  leur  couper  l'herbe 
sous  les  pieds  que,  peu  après,  Joachim  du  Bellay  et  Ronsard 
lancèrent  leur  manifeste  :  Deffence  et  illustration  de  la 
langue  française,  en  lui  empruntant  sa  formule  de 
combat. 

Pour  mieux  marquer,  à  son  insu  peut-être,  que  la 
Pléiade  continuait  l'évolution  de  certains  amis  de  Marot, 
Sibilet,  dans  l'édition  de  1556,  inséra  l'éloge  de  Ronsard 
et  de  du  Bellay,  bien  qu'ils  l'eussent  vivement  combattu. 

Un  humaniste  du  temps  (1552),  Antoine  Muret,  a  dit  que 
la  poésie  avant  Ronsard  était  un  amusement  de  femme- 
lettes oisives  {delectare  otiosas  7nulierculas)  ;  c'est  une 
erreur  ;  il  oublie  les  œuvres  de  Maurice  Scève,  d'Héroët 
et  de  la  reine  Marguerite,  sœur  de  François  I««". 


(1     Ai-t   jjottique  françai»  pour   l'instruction    de»  jeune*   studieux   encore  peu 
avancé»  en  la  poésie  francise.  (Paris,  GUles  Corrozet.  —  Privilège  du  27  juin 

1548\ 


CHAPITRE  III. 

Les   précurseurs   de   la   Pléiade   (1530-1550). 


Pour  pénétrer  l'œuvre  d'Héroët,  il  faut  d'abord  jeter 
un  regard  sur  les  théories  de  l'amour,  selon  ses  divers 
aspects  :  courtois,  mystique,  chevaleresque,  platonique, 
néo-platonicien.  On  discernera  ainsi  le  dosage  des  senti- 
ments profanes,  chrétiens  et  mystiques.  Chez  nous,  des 
troubadours  provençaux  à  Héroët,  ce  qui  a  prévalu,  c'est 
la  délicatesse,  l'honneur,  le  dévouement  et  quelque  chose 
de  supérieur  à  nous-mêmes. 

Traitons  donc  à  la  hâte  les  questions  suivantes  :  amour 
courtois,  pétrarquisme,  néo-platonisme,  traduction  de 
Platon,  école  lyonnaise,  enfin  doctrines  de  Marguerite  de 
Navarre  et  leur  influence  sur  Héroët,  ce  qui  nous  fixera  au 
cœur  même  de  notre  travail. 

§  I,  —  L'amour  courtois.  —  Le  Pétrarquisme. 

Sans  parler  ici  de  Platon,  dont  les  idées  seront  exposées 
à  propos  de  ses  disciples  plus  ou  moins  directs  et  d'Héroët 
lui-même,  reportons-nous  au  moyen  âge. 

L'amour  courtois  constitue  le  fond  des  troubadours  vers 
la  fin  du  XF  siècle  ;  il  est  sorti  du  christianisme,  non  de 
l'antiquité  ;  il  s'est  confondu  bientôt  avec  l'esprit  cheva- 
leresque ;  du  Midi  il  est  passé  chez  les  trouvères  ;  vers 
1220,  un  bon  chapelain  du  Nord  réunit  les  décisions  ou 


-33  - 

sentences  amoureuses  des  nobles  dans  l'Ai^t  d'aimer 
suivant  les  règles  de  l'honneur;  au  même  siècle,  un 
prédicateur  dit  en  chaire  (1)  :  «  Point  de  brave  chevalier 
à  moins  qu'il  n'aime  ;  c'est  l'amour  qui  inspire  la  bravoure 
aux  guerriers.  » 

Il  implique  la  politesse,  la  vertu,  la  piété  :  il  lève  les 
âmes  vers  les  choses  célestes  ;  »  il  faut  aimer  pour  mieux 
en  valoir  et  non  jamais  pour  en  empirer  »  ;  il  est  admis 
«  que  l'amant  qui  entend  à  loyaument  servir  une  dame 
sera  sauvé  »  (ira  au  ciel).  Ainsi,  l'amour  courtois  est 
comme  une  transposition  profane  de  l'amour  divin  ;  il  est 
le  même,  au  fond,  que  l'amour  mystique  de  l'Imitation  (2). 

Tout  cela  est  présenté  délicieusement  dans  le  lai  de 
l'Oiselet  (3)  ;  Tamour,  privilège  de  la  noblesse,  est  interdit 
au  vilain  et  au  bourgeois  ;  on  ne  le  conçoit  point  sans 
l'élégance  de  la  Cour  ou  du  château,  sans  le  point  d'hon- 
neur, sans  un  idéal  supérieur  de  dévouement  ;  la  saison 
printanière  étant  celle  de  l'amour,  les  oiseaux  sont  les 
prêtres  de  ce  culte  et  les  interprètes  de  Dieu  dans  leurs 
mélodies  ;  l'amour  terrestre  et  l'amour  divin  constituent 
une  seule  religion. 

La  chevalerie  n'a  été  que  cette  doctrine  mise  en  œuvre  : 
l'esprit  chevaleresque  a  persisté  jusqu'au  x.\v  siècle, 
puisque  Bayard  en  fut  le  champion  et  que  sous  le  roi 
Henri  II,  vers  1550,  le  roman  d'Amadis  eut  une  vogue 
extrême  ;  seulement  une  galanterie  raffinée,  bien  que 
parfois  dénuée  de  scrupules,  remplaçait  déjà  la  pure 
«  courtoisie  »  ;  on  se  passionnait  pour  la  touchante  aven- 
ture de  Tristan  et  Iseult,  mais  on  ne  mourait  plus  d'amour. 


(\]  Lecoy  de  la  Marthe  :  La  Chaire  au  moj/en  âge  (p.  392). 

(2)  M.  LansoD. 

(3)  G.  Paris  :  Légende*  du  moyen  âge,  pp.  256  et  Sq. 

3 


-  34  - 


Si  l'amour  chevaleresque  et  mystique  procède  de  l'esprit 
chrétien  et  guerrier,  il  a  trouvé  sa  formule  théorique  dans 
Platuii  ;  c'est  la  lecture  du  Banquet  qui  a  permis  d'en 
constituer  une  doctrine  (1). 

D'après  Platon,  l'amour  s'attache  à  la  beauté  des  corps, 
puis  à  la  beauté  des  sentiments,  des  idées,  enfin  à  l'idée 
suprême  du  Beau  ;  de  la  créature  il  s'élève  jusqu'au 
Créateur. 

Cette  théorie  fut  acceptée  en  partie  par  les  premiers 
Pères  de  l'Eglise.  Saint  Augustin  est  platonicien,  parce 
que  l'amour,  selon  le  philosophe  grec,  nous  conduit  logi- 
quement à  l'amour  de  Dieu  (2)  ;  seulement  le  platonisme  se 
transformera  en  un  mysticisme  chrétien  :  il  faut  aimer 
d'abord,  non  la  créature,  mais  Dieu  lui-même,  parce  que 
l'amour  terrestre  est  un  péché. 

Chez  les  Italiens,  à  la  fin  du  xiif  siècle,  Dante  a  ébauché 
ce  que  nous  appelons  l'amour  platonique,  mélange  de 
tendances  anciennes,  chrétiennes,  chevaleresques  et  roma- 
nesques. Son  amour  pour  Béatrix  est  absolument  pur  ;  il 
se  confond  avec  l'inspiration  poétique  et  religieuse,  avec 
l'idée  même  de  Dieu  ;  c'est  un  amour  de  théologien.  Dante 
a  placé  Aristote  au  premier  rang  des  hommes  de  génie, 
mais  toutes  ses  sympathies  vont  <à  Platon  ;  il  en  expose  les 
idées  traditionnelles  par  la  bouche  de  Virgile  :  «  L'amour 
allumé  par  la  vertu  en  allume  toujours  un  autre,  pourvu 
que  sa  flamme  paraisse  au  dehors  (3).  » 


(1)  Voir   :    Saint-Marc  Girardin,    Cour»    de  littérature    dramatique,     t.    II, 
chap.  36  (Charpentier,  1890)  ;  A.  Mézières,  Pétrarque  (Didier,  1868). 

(2)  Saint-Marc  Girardin. 

(3)  Purgatoire,  ch.  22.  —  Cette  idée  de  Platon  sera  reprise  par  fléroët. 


-86  - 

L'amour  de  Pétrarque  pour  Laure  est  déjà  moins  épuré 
et  plus  littéraire  :  il  s'attache  à  l'âme,  mais  sans  dédai- 
gner la  beauté  matérielle  ;  bien  qu'il  ait  prôné  la  gloire,  la 
vertu  et  la  piété  envers  Dieu,  il  n'est  pas  bien  dégagé  des 
sens  ;  aussi,  Pétrarque,  dans  sa  vieillesse,  a-t-il  regardé 
cette  passion  comme  une  erreur  et  une  faute.  Mé  .liste, 
même  en  politique,  s'il  n'a  pas  bien  connu  Platon,  il  a 
toutefois  deviné  le  sens  et  la  beauté  de  sa  doctrine  (1). 

En  somme,  comme  on  l'a  dit,  «  il  fut  plus  vertueux  qu'il 
n'aurait  voulu  l'être  »  (2),  bien  qu'il  fût  homme  d'Eglise; 
c'est  en  chantant  une  passion  inassouvie  qu'il  devint  un 
grand  poète  et  immortalisa  Laure  de  Sade.  Héroët  se 
montrera  plus  réellement  platonicien. 

Pétrarque,  théoricien  de  l'amour,  fut  très  goûté  en 
France,  même  après  que  Platon  eut  été  traduit  en  latin 
(par  M.  Ficin,  en  Italie).  Le  Maire  de  Belges  (3)  le  vantait 
en  1509  comme  son  «  vrai  maître  en  amours  ».  Marot 
traduisit  plusieurs  pièces  (1515),  et  d'Oppède  le  traduisit 
entièrement  (1538). 

Plus  tard,  du  Bellay  et  Ronsard  le  prisèrent  fort  et 
parfois  l'imitèrent,  s'inspirant  aussi  d'autres  poètes  italiens, 
Tebaldeo,  Bembo,  Sannazar,  puis  Angelo  Gostanzo  ;  mais 
Pétrarque  demeura  le  maître  révéré,  malgré  quelques 
palinodies. 

Seule,  la  lecture  directe  de  Platon  pouvait  mettre  en 
échec  son  influence  ;  de  là,  le  néo-platonisme  qui  inspira 
l'Ecole  lyonnaise  et  l'œuvre  d'Héroët. 


(1)  n  ignorait  le  grec,  et  Platon  n'était  pas  encore  traduit.  —  Voir  Mézières. 

(2)  Ibid. 

(3)  Voir  :  Revue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  1910,  snr  Joseph  Vianey. 
—  Le  Pftrarquigme  en  France  au  XVI'  tiè^e,  1909,  Masson. 


-  36  - 


§  II.  —  Le  néo-platonisme. 

C'est  à  Florence,  autour  des  Médicis,  en  1463,  que 
Marsilo  Ficin  (1)  commença  la  traduction  latine  des  dia- 
logues de  Platon,  «  les  échauffant,  les  ressuscitant  du  feu 
de  son  esprit  (2)  ».  Son  commentaire  du  Banquet  est 
excellent  ;  nul  doute  qu'Héroët  ne  s'en  soit  inspiré.  Le 
pape  Léon  X  goûta  vivement  le  néo-platonisme.  «  La 
pensée  de  la  Renaissance  (3),  la  pensée  médicéenne  a  sa 
métaphysique  dans  Marsile  Ficin  :  il  fut  le  véritable 
prêtre  de  la  Florence  esthétique  pendant  un  demi-siècle.  » 
M.  Ficin  conçut  l'amour  selon  la  pure  doctrine  de 
Platon  ;  il  n'y  ajouta  rien  et  l'accepta  tout  entière  ;  c'était 
un  système  complet,  assez  différent  des  intuitions  de 
Pétrarque,  bien  que  fondé  sur  le  même  principe  :  la  supé- 
riorité de  l'idée  sur  la  matière. 

Chez  Pétrarque,  le  sentiment  de  l'amour  est  sensuel, 
malgré  ses  subtils  raffinements  ;  dans  Platon,  il  est  plus 
élevé,  plus  philosophique,  n'aspirant  qu'au  Bien  suprême  ; 
la  beauté  terrestre  n'est  qu'un  échelon  pour  se  hausser  à 
l'Idée  éternelle. 

Ajoutons  que  Ficin  traduisit  aussi  les  Alexandrins 
(Plotin,  Jamblique,  Proclus)  et  adopta  en  partie  leur 
mysticisme.  C'est  par  ce  côté  qu'il  eut  une  grande 
influence  sur  Marguerite  de  Navarre,  dont  nous  parlerons 
plus  loin  ;  c'est  elle  en  particulier  qui  révéla  Platon  aux 
Français  (4). 


(1)  1433-99. 

(2)  Péladan,  V Humanimne.  (Sansot  1909.) 

(3)  Ibid.,  p.  100. 

(4)  Voir   :    Revue    d'histoire  littéraire  de  la    France,  15  janvier  1896.  —  Ze 
mouvement  platonicien  en  France  (1500-50),  par  Abel  Lefranc. 


-  37  — 

D'ailleurs,  François  I^',  son  frère,  encouragea  les  tra- 
ducteurs des  œuvres  grecques  et  latines.  Pelletier  (du 
Mans),  dans  son  Art  poétique,  observait  que  •  par  les 
traducteurs  la  France  avait  commencé  à  goûter  les  bonnes 
choses  ».  C'est  à  ce  prince  que  Marot  dédia  des  pièces 
traduites  d'Ovide,  Hugues  Salel,  son  Iliade,  Pelletier,  son 
Odyssée,  Et.  Dolet,  les  Tusculanes  de  Gicéron  ;  c'est  lui 
qui  demanda  la  traduction  de  Plutarque  à  Amyot. 

Les  poètes  de  la  Pléiade  suivront  le  mouvement  ;  Ron- 
sard s'exercera  sur  le  Plutus  d'Aristophane  :  J.  du  Bellay, 
après  avoir  condamné  les  traductions  des  poètes,  traduira 
en  vers  deux  chants  de  ï Enéide.  Avant  eux,  Sibilet  avait 
traduit  VIphigénie  à  Aulis,  d'Euripide;  il  avait  dit  dans 
son  Art  poétique  ;  «  La  traduction  est  aujourd'hui  le 
poème  le  plus  fréquent  et  le  mieux  reçu  des  estimés  poètes 

et  des  doctes   lecteurs »  Il  est  certain  que,  malgré 

une  certaine  inexpérience  et  des  erreurs  de  sens  inévita- 
bles, elle  assouplit  notre  langue  et  l'enrichit. 

Les  œuvres  de  Platon  furent  l'objet  de  maints  travaux. 
Voici,  d'après  A.  Lefranc  et  G.  Lanson,  quelques-uns  de 
ceux  publiés  en  France  : 

1520.  Le  Timée,  traduction  de  Ghalcidius. 
1^7.  Edition  grecque  du  Cratyle. 

1532.  Commentaire  de  Proclus  sur  le  Timée. 

1533.  Traduction  complète  (en  latin)  de  Platon,  par 
Marsile  Ficin.  —  Date  très  importante. 

1536.  Edition  du  Timée;  traduction  du  Pfiédon,  par 
M.  Ficin. 

1539.  Edition  grecque  de  V Apologie  de  Socrate. 

1541.  Bonaventure  des  Périers  traduit  le  Lysis. 

1541-44.  Editions  grecques  du  Banquet^  etc. 

1544.  Etienne  Dolet  traduit  VAxiochus  et  YHipparchtis. 

1546.  Traduction  française  du  commentaire  de  Ficin  sur 
le  Banquet,  par  Symon  du  Bois  (Silvius).  —  Traduction 
de  VIon  par  Richard  le  Blanc. 


-  38  - 

1547.  Traduction  du  Criton,  par  Philibert  du  Val,  évo- 
que de  Séez,  d'après  l'ordre  de  François  1er. 

A  Lyon,  furent  imprimées  les  œuvres  complètes  de 
Platon  (en  latin),  chez  Gryphe  (1546),  et  chez  Tournes  (1550), 
petit  format  portatif  (1). 

Nous  n'avons  pas  inscrit  Héroêt  comme  traducteur  de 
Platon,  bien  que  son  Androgyne  ait  figuré  parfois  parmi 
les  traductions.  Il  a  interprété  plutôt  qu'il  n'a  «  trans- 
laté »  ;  s'il  a  fidèlement  dépeint  l'amour  selon  le  néo- 
platonisme, il  l'a  présenté  à  sa  manière. 

L'Ecole  lyonnaise  et  Marguerite  de  Navarre  vont  nous 
permettre  de  1^  voir  dans  son  milieu  et  sous  son  vrai  jour, 
avant  d'aborder  enfin  l'étude  de  ses  œuvres. 

§  m.  —  L'Ecole  lyonnaise. 

Durant  la  période  qui  nous  occupe  (1530-50),  Lyon  fut  la 
capitale  intellectuelle  de  la  France  (2).  Riche  par  le 
négoce,  par  la  fabrication  des  étoffes  de  soie,  elle  était  la 
première  grande  étape  d'Italie  en  France  ;  elle  reçut  le 
premier  choc  de  la  Renaissance  et  en  ressentit  une 
secousse  profonde. 

Ce  fut  comme  une  fureur  d'étude  et  d'érudition  :  on  y 


(1)  Signalons, 

après 

François  I"  : 

1548. 

Traduction  française  de  V Apologie  de  Socrate,  par  Hotman; 

1552. 

—                   le  Timée,  par  Louis  le  Roy  ; 

1553. 

—                    le  Phédon  et  le  10«    livre   de   la   Répu- 
blique, par  le  même  ; 

1556. 

—                   le  Banquet,  par  Mathieu  Héret  ; 

1559. 

—                        —         par  Louis  le  Roy  ; 

1578. 

—                         —          par  La  Borderie. 

1579. 

—                   le  Lyiis,  par  Biaise  de  Vignère. 

(2)  Voir  : 

Bévue  d'hittoire  littéraire  de  la  France,  1898  (article  sur  Antoine 

da  Moulin). 

-  39- 

compta  bientôt  plus  de  2,500  imprimeurs,  libraires,  relieurs 
et  fondeurs;  elle  rivalisa  avec  Venise  elle-même;  les 
éditions  gréco-latines  se  multiplièrent  ;  beaucoup  d'oeuvres 
contemporaines  y  furent  publiées,  parce  que  la  liberté  y 
était  plus  grande  qu'à  Paris  ;  Etienne  Dolet  et  Rabelais  y 
furent  correcteurs  d'imprimerie.  Des  échanges  et  une  vente 
énorme  de  livres  avaient  lieu  aux  quatre  foires  annuelles, 
qui  attiraient  les  acheteurs  de  France  (Provence  et  Nord), 
de  Suisse,  d'Italie  et  d'ailleurs. 

C'est  à  Lyon  que  le  pétrarquisme,  puis  le  néo-platonisme 
eurent  d'abord  le  plus  d'adeptes  ;  d'autre  part,  Marguerite 
de  Navarre  et  son  cercle  d'amis  (lyonnais  ou  autres)  ne 
voyaient  dans  l'amour  qu'une  pure  idée  intellectuelle  et 
glissaient  de  là  dans  les  rêves  mystiques. 

Cet  état  d'esprit  contrastait  avec  les  vrais  tenants  de 
Marot  ;  un  travail  secret  préparait  l'évolution  de  la  poésie 
en  la  portant  vers  les  hautes  conceptions.  C'est  ce  que  n'a 
pas  noté  Sainte-Beuve,  d'ordinaire  plus  perspicace  (1)  ; 
il  rattache  Ronsard  a  Marot,  sans  distinguer  les  intermé- 
diaires ;  il  estime  qu'on  a  réhabilité  trop  de  poètes  de  cette 
époque  :  «  On  est  tombé  (2)  dans  le  menu,  dans  la  recher- 
che à  l'infini,  dans  la  curiosité  locale  et  arbitraire.  » 
Rappelant  Pelletier  du  Mans  et  Ponthus  de  Thiard,  dont 
il  s'est  occupé,  il  ne  revient  pas  sur  Héroët,  qu'il  avait 
signalé  en  1828,  quarante  années  auparavant.  Et  c'est 
dommage  ;  il  a  laissé  ce  soin  à  d'autres.  Pourtant  il  a 
étudié  d'assez  près  Louise  Labé  et  Maurice  Scève,  mais 
sans  discerner  en  celui-ci  un  avant-coureur  de  la  Pléiade. 

Louise  Labé  (152.5-86),  dite  «  la  Belle  Gordière  ',  qu'on  ne 
peut  omettre  à  propos  de  l'Ecole  lyonnaise,  a  chanté 
l'Amour  et  ses  fureurs  ;  elle  a  écrit  quelques  beaux 
sonnets  pour  peindre  la  passion  sensuelle  ;   elle  imite  les 


(1)  Nouveaux  lundù,  Vf.  L'école  lyonnaise,  1868. 

(2)  Ibid.,  p.  296. 


Grecs,  les  Latins,  les  Italiens,  en  gardant  quelquefois  un 
accent  personnel.  En  vain,  elle  tâche  de  s'élever  à  l'anaour 
platonique  ;  elle  n'y  parvient  pas,  bien  que,  dans  un  opus- 
cule en  prose  {Débat  de  folie  et  d'amour),  elle  ait  rappelé 
le  mythe  de  l'Androgyne. 

La  première  édition  de  ses  œuvres  est  de  1555,  mais  elles 
remontent  plus  haut.  Sainte-Beuve  voit  en  elle  une  sœur 
aînée  de  Musset  et  observe  que  ses  poésies,  bien  que 
parues  dans  les  premières  années  de  la  Pléiade,  n'en 
relèvent  nullement. 

C'est  Maurice  Scève  (1),  qui  est  le  chef  de  l'Ecole  lyon- 
naise et  néo-platonicienne.  Il  a  relevé  le  sentiment 
poétique  ;  il  est,  malgré  ses  rudesses  et  ses  obscurités,  un 
vrai  poète  lyrique,  avant  du  Bellay  et  Ronsard.  Son  poème 
de  Clélie  (2)  (1544),  composé  de  149  dizains,  est  trop  souvent 
rocailleux  et  quintessencié,  mais  il  y  a  une  puissante 
inspiration.  E.  Faguet  a  dit  de  lui  qu'il  fut  presque  un 
grand  poète  et  en  a  cité  un  curieux  fragment  d'allure 
symboliste  (3). 

En  1562,  Scève  publia  un  livre  touffu,  étrange,  parfois 
inintelligible,  le  Microcosme.  Avant  cette  date,  il  s'était 
rallié  à  la  Pléiade.  Dans  ses  Regrets,  J.  du  Bellay  lui  a 
dédié  le  sonnet  137e  à  son  retour  d'Italie  : 

«  Scève,  je  me  trouvay  comme  le  fils  d'Anchise 
Entrant  dans  l'Elysée,  et  sortant  des  Enfers, 
Quand,  après  tant  de  monts  de  neige  tous  couverts. 
Je  vis  ce  beau  Lyon,  Lyon  que  tant  je  prise » 


Outre  Louise  Labé,  Scève  eut  des  admirateurs  groupés 


(1)  1510-64  (dates  approximatives). 

(2)  Anagramme  de  l'Idée. 

(3)  Histoire  de  la  littérature  françaite,  I,  p.  383. 


autour  de  lui  :  Olivier  de  Magoy,  Pontus  de  Thiard,  et 
d'autres.  Il  se  rencontra,  à  Lyon,  avec  de  Sainte-Marthe, 
Fontaine,  Rabelais,  Dolet,  avec  Héroët  sans  doute  ;  Lyon 
fut,  •  à  cette  époque  (1',  un  centre  unique  en  France  :  une 
vie  intellectuelle  singulièrement  intense  s'y  épanouissait 
en  toute  liberté,  puisqu'il  n'y  avait  ni  Sorbonne,  ni  Parle- 
ment pour  la  gêner ». 

En  1542,  les  deux  premiers  livres  de  Rabelais  sortirent 
des  presses  de  Dolet  (2),  en  même  temps  que  la  Parfaicte 
A?nye  d'Héroët,  dit  la  Maisonneuve,  et  que  les  œuvres  de 
Marot. 

Pontus  de  Thiard  (1521-4605),  qui  fut  peu  après  •  le 
philosophe  de  la  Pléiade  »,  d'après  Brunetière  (3),  admi- 
rait fort  Maurice  Scève  ;  c'est  dans  le  sens  du  platonisme 
que  s'exerça  son  influence  sur  Ronsard,  après  avoir 
imité  les  pétrarquisants  italiens.  Ainsi,  avant  d'appartenir 
à  la  Pléiade,  il  fut  de  l'Ecole  lyonnaise  ;  nous  devons  le 
compter,  comme  Scève,  son  maître,  parmi  les  précurseurs. 
Du  Bellay  lui  adressa  plus  tard  un  sonnet  dont  voici  le 
début  {Regrets.  155)  : 

«  Thyard,  qui  as  changé  en  plus  grave  écriture 
Tou  doux  style  amoureux,    Tyard,  qui  nous  as  fait 
D'un  Pétrarque  un  Platon,  et  si  rien  plus  parfait 
Se  trouve  que  Platon,  en  la  même  nature » 

L'influence  de  l'Ecole  lyonnaise  sur  la  Pléiade  est  cer- 
taine :  Brunetière  l'a  prouvé  sans  réplique  (4).  Mais  il 
faut  ajouter,  avec  M.  Abel  Lefranc,  que  Marguerite  de 
Navarre  et  son  groupe  avaient  devancé  les  Lyonnais  dans . 


(I)  A.  Lefranc,   Uùtoire  du  Collège  de   France,  p.  9"-  (Hachette,  1893.) 
(2^  Etabli   à  Lyon  vers  la  fin  de  1534.   —    Il  imprima  aussi  Saint-Gelais  et 
Ch.  Fontaine. 

(3)  Bévue  de»  Deux-Monde»,  15  décembre  1900. 

(4)  Ibid. 


-  42  - 

l'étude  de  Platon  ;  la  Parfaicte  Amye  parut  deux  ans 
avant  la  Clé  lie  de  M-  Scève  ;  il  n'est  pas  douteux  qu'Héroët 
exerça  une  action  décisive  ;  l'éclatant  succès  de  son  livre 
suffit  pour  l'attester. 

Ainsi,  vers  1544,  le  groupe  de  Marguerite  sembla  se 
confondre  avec  celui  des  Lyonnais,  mais  c'est  après  avoir 
pris  l'initiative  de  l'évolution.  Quant  à  Héroêt,  il  ne 
s'écarta  point  du  sillon  ouvert  par  la  reine  de  Navarre. 

§  4.  —  Marguerite  de  Navarre  et  Héroët  (1). 

Vers  1540,  la  sœur  de  François  1er,  ayant  des  chagrins 
intimes,  chercha  l'apaisement  dans  la  lecture  de  Platon  ; 
elle  affirma  de  bonne  heure  son  goût  pour  les  dialogues 
de  ce  philosophe  et  les  expliqua  aux  lettrés  de  sa  petite 
Cour. 

Puis  elle  leur  demanda  de  les  traduire  en  français. 
Bonaventure  des  Périers  traduisit  (1541)  le  Lysis.  d'après 
M.  Ficin  ;  Dolet,  VAxiochus  (2)  (1544)  et  VHippay^que  ; 
deux  années  plus  tard,  il  fut  brîilé,  victime  du  platonisme 
et  de  la  Sorbonne,  Marguerite  n'ayant  pu  le  sauver. 

Sans  doute,  le  mouvement  platonicien  remontait  au  delà 
de  1540,  puisque  le  Collège  de  France,  auquel  Marguerite 
s'était  activement  intéressée,  avait  débuté  en  1530,  que  la 
traduction  latine  de  M.  Ficin  s'était  répandue  dès  1533  et 
qu'Héroët,  en  1536,  avait  présenté  à  François  1er  son 
Androgyne.  Mais  les  âpres  discussions  soulevées  par  la 
•Réforme   empêchèrent   les    progrès    du    néo-platonisme 


(1)  A.  Lefranc,  Revue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  15  janvier  1896.  Le 
mouvement  platonicien  en  France  (1500-50).  —  Voir  du  même  auteur  : 
"Marguerite  de  Navarre  et  le  platonitme  de  la  Renaissance.  (Bibliothèque  de 
l'Ecole  des  Chartes,  1897.) 

(2)  Faussemeat  attribué  à  PlatoQ, 


-  43  - 

entre  1530  et  1540  (1)  ;   il   ne  put  prendre  qu'à  cette  date 
tout  son  essor. 


Toutefois,  dans  cet  intervalle,  Marguerite  inspira  à  ses 
familiers,  humanistes  et  poètes,  le  goût  de  l'idéalisme  ; 
elle  résidait  à  Paris,  à  Alençon,  à  Lyon  ou  à  Nérac 
(Béarn).  lisant  ou  dictant,  dans  sa  litière,  au  cours  de  ses 
voyages.  Parmi  ses  admirateurs  (Marot,  Rabelais  (2), 
Brodeau,  des  Périers,  du  Moulin,  Dolet,  Charles  de 
Sainte-Marthe  ....),  elle  distingua  de  bonne  heure  Héroët, 
puisqu'en  1524  elle  l'avait  gratifié  de  200  livres  ;  elle  le 
pensionna  jusqu'en  1539. 

On  causait  librement  sur  toutes  les  questions  de  littéra- 
ture ou  de  philosophie  ;  on  sacrifiait  Aristote  à  Platon  ;  on 
penchait  vers  les  nouveautés  de  la  Réforme  ;  on  racontait 
des  anecdotes  qui  figureraient  ensuite  dans  les  recueils, 
y  compris  celui  de  VHeptaméron. 

Pas  d'étiquette,  ou  si  peu  !  Liberté  des  opinions  :  un  seul 
précepte  (a-t-on  dit)  :  Fais  ce  que  vouldras,  comme  dans 
l'abbaj-e  de  Thélème.  On  a  même  supposé  '3)  qu'autour 
d'elle  fut  esquissée  la  doctrine  pantagruélique,  qui  est  la 
sagesse  enjouée  et  au  besoin  très  virile. 

Marguerite  fut  naturellement  suspecte  à  la  Sorbonne  ; 
ses  ouvrages  de  prose  et  de  vers,  d'allure  indépendante, 
étaient  examinés  d'assez  près  ;  ainsi  le  poème  intitulé  : 
Miroir  de  l'âme  pécheresse  fut  dénoncé,  comme  entaché 
d*hérésie,  par  Béda  (syndic  de  la  Faculté  de  théologie),  qui 
osa  réclamer  la  censure  contre  la  sœur  du  roi. 

Héroët  vécut  assez  longtemps  autour  de  celle-ci  pour 


11)  M.-A.  Lefranc. 

(2)  D  lui  a  dédié  le  troisième  livre  de  Pantagrut'. 

(3)  Marty-Laveaux,  Hùtcnrt  littéraire,  (P.  de  JolleTille),  LU,  p.  t>4. 


_  44  - 

>t 

connaître  à  fond  ses  idées  sur  Platon  et  sur  l'amour.  Elle 
demeura  néo-platonicienne  ardente,  avec  des  tendances 
au  mysticisme. 

Elle  a  subi  surtout  l'influence  de  Marsile  Ficin  ;  comme 
lui,  malgré  la  hardiesse  de  ses  vues,  elle  garda  la  tradi- 
tion catholique  ;  ses  dialogues  préférés  étaient  Lysis,  le 
Banquet  et  Phèdre;  ce  sont  les  trois  ouvrages  dont 
Héroët  s'est  le  plus  inspiré. 

Ses  poésies  sentent  l'improvisation;  il  y  a  de  beaux 
traits,  malgré  la  négligence  de  la  forme  ;  son  chef- 
d'œuvre  est  le  Triomphe  de  l'agneau  (Marguerite  des 
Marguerites). 

Ses  doctrines  sont  flottantes  ;  elle  incline  même  au 
panthéisme  : 

«  Dieu  est  toat  astre,  bonté,  savoir, 
Vérité,  vie  et  puissance  et  pouvoir  (1).  » 

Elle  semble  diviniser  l'amour  pur  : 

*  Amour  loyal  et  ferme. 

Qui  n'a  jamais  fin,  ni  terme. 

Droit  au  ciel  nous  conduit.  »  {Les  Marguerites.) 

Et  dî^ns  les  Dernières  poésies  : 

«  Le  lien  qui  est  entre  nous  deux 

N'est  chair  ni  sang,  que  trop  nous  desprisons 
Pour  nous  lier  en  si  fortes  prisons.  » 

Elle  s'élève  jusqu'à  «  la  Beauté  première  »  ;  elle  professe 
l'identité  en  Dieu  de  la  perfection  et  de  l'Amour  ;  elle 
rappelle  [Dernières  poésies)  les  deux  mythes  :  l'Andro- 
gyne,  la  naissance  de  l'Amour  :  nous  les  retrouverons 
dans  Héroët. 

Elle  abuse  des  subtilités  et  des  vains  effets  de  mots. 


(1)  Dernière*  poéties.  p.  237.  (Publiées  par  A.  Lefranc.  A.  Colin,  1896.) 


Mais  elle  a  visé  toujours  très  haut,  selon  sa  devise  :  Non 
inferior^a  secutus. 
D'ailleurs,  il  lui  arrive  d'énoncer  nettement  un  principe  : 

«  L'amour  rend  la  vie  triomphante, 
Forçeant  an  cœur  le  désir  de  vertn. 
Dont  à  la  liu  le  rend  si  revestu 
Que  d'animal  le  fait  estre  vray  homme  (1).  » 


V Heptaméron  fut  composé  de  1540  à  1549  (2),  lorsque 
Marguerite  était  dans  la  plénitude  de  sa  pensée,  vers  la 
fin  de  sa  vie.  Selon  la  liberté  du  temps,  il  y  a  des  écarts 
de  langage  dont  il  ne  faut  pas  être  choqué  outre  mesure  ; 
la  rudesse,  la  grossièreté  même  n'en  sont  qu'apparentes  ; 
une  honnête  femme  du  xvf  siècle  pouvait  publier  uii 
pareil  livre. 

Au  fond,  elle  y  a  développé,  comme  dans  ses  poésies,  ïa 
théorie  de  l'Amour  pur,  dont  Dieu  lui-même  est  le  prin- 
cipe et  la  fin  :  on  s'élève  jusqu'à  lui  par  l'intermédiaire 
des  créatures  (3). 

Dagoucin  (Nicolas  Danju,  évêque  de  Séez)  est  le  théori- 
cien de  cet  amour  platonique  ;  Parlamente  représente 
Marguerite  de  Navarre.  On  n'a  que  l'embarras  du  choix 
dans  les  Nouvelles  (4),  à  propos  de  la  discussion  qui  clôt 
les  récits. 

(8e  Nouvelle.)  Dagoucin  dit  :  *  Si  notre  amour  est   fondé 


(1)  Dernières  pofêie»,  p.  305. 

(2)  Publié  seulement  en  1558. 

(3)  Voir  :  Revue  de»  Deux-Monde»,  15  juin  1896.  —  Article  de  M.  Doumic  sur 
]  es  Dernière»  poésie». 

(4)  8,  12,  14,  19,  21,  22,  23,  24,  34,  40,  52,  53,  57,  70. 


-  46- 

sur  la  beauté,  bonne  grâce,  amour  et  faveur  d'une  femme, 
et  notre  fin  soit  plaisir,  honneur  ou  profit,  l'amour  ne 
peut  longtemps  durer  ;  car,  si  la  chose  sur  quoy  nous  la 
fondons  défault  (vient  à  manquer),  notre  amour  s'envole 
hors  de  nous.  Mais  je  suis  ferme  à  mon  opinion  que  celuy 
qui  aime,  n'ayant  autre  fin,  ne  (ni)  d'sir,  que  bien  aimer, 
laissera  plus  tôt  son  âme  par  la  mort  que  cette  forte 
amour  saille  (s'élance  hors)  de  son  cœur.  » 

(12e  Nouvelle.)  Le  même  personnage  :  «  Celui  qui  aime 
parfaitement  craindrait  plus  de  blesser  l'honneur  de  sa 
dame  qu'elle-même.  » 

(19e  Nouvelle.)  Parlamente  :  *  J'appelle  parfaits  amants 
ceux  qui  cherchent  en  ce  qu'ils  aiment  quelque  perfection, 
soit  beauté,  bonté  ou  bonne  grâce  ;  toujours  tendans  à  la 
vertu  et  qui  ont  le  cœur  si  haut  et  si  honnête  qu'ils  ne 
veulent,  pour  mourir,  mettre  leur  fin  aux  choses  basses 
que  l'honneur  et  la  conscience  réprouvent  ;  car  l'âme,  qui 
n'est  créée  que  pour  retourner  à  son  souverain  Bien,  ne 
fait,  tant  qu'elle  est  dedans  ce  corps,  que  désirer  d'y 
parvenir.  » 

La  21e  Nouvelle  expose  que  «  l'amour  de  la  femme, 
bien  fondée  sur  Dieu  et  sur  honneur  »  est  supérieure  à 
l'affection  des  hommes. 

»  Je  sais  bien,  dit  Dagoucin,  que  les  hommes  sont 
hommes  et  sujets  à  toutes  passions  ;  mais  si  est-ce  (1) 
qu'il  y  en  a  qui  aimeraient  mieux  mourir  que,  pour  leur 
plaisir,  leur  dame  fît  chose  contre  sa  conscience.  »  (53e.) 

La  57e  Nouvelle  offre  le  touchant  modèle  de  l'Amour 
platonique  chez  un  milord  anglais  dont  le  parfait  bon- 
heur consiste  à  porter  sur  son  habit  un  gant  comme 
souvenir. 


(1)  Mais,  certes,  il.. 


—  47  - 

Concluons  (avec  la  70e)  qu'  *  un  amour  vertueux  et 
honnête  n'a  jamais  fin  en  ce  monde,  ne  (ni)  en  l'autre  ». 

En  résumé,  l'àme  veut  s'élever  jusqu'à  Dieu  ;  mais,  tant 
qu'elle  est  avec  le  corps,  elle  n'y  parvient  point  ;  la  vue 
des  objets  approchant  de  la  perfection  la  met  sur  la  voie 
pour  s'élancer  vers  ;,i  Vertu  et  la  Beauté  soMveraines  ; 
la  créature  étant  imparfaite.  Dieu  seul  réalisera  nos 
aspirations. 

Voilà  la  doctrine  néo-platonicienne  ;  c'est  celle  de 
Marguerite  et  d'Héroët. 


Il  y  a,  dit  M.  Abel  Lefranc,  «  concordance  frappante  » 
entre  leurs  théories.  Ce  qui  précède  ne  nous  a  pas  éloignés 
de  notre  sujet,  puisque  la  Pay^faicte  Araye,  on  va  le 
voir,  répond  de  tous  points  à  l'idéal  platonicien  de 
VHeptaméron. 

Ainsi,  en  admettant  que  l'Ecole  lyonnaise  a  contribué  à 
l'avènement  de  la  Pléiade,  il  faut  reconnaître  que  Margue- 
rite et  ses  amis  avaient  d'abord  déterminé  le  mouvement  ; 
avec  Maurice  Scève  et  sous  l'inspiration  de  cette  reine, 
Héroët  nous  apparaît  comme  le  chef  des  avant-coureurs 
ou  des  fourriers  de  Ronsard. 

Examinons  donc  de  près  l'ensemble  de  son  œuvre  ;  cette 
étude,  nous  l'espérons,  confirmera  les  idées  générales  que 
nous  venons  d'esquisser. 


•— ^jft^s-» 


CHAPITRE  IV. 

L^œuvre   d'Héroët. 

I.  —  L'Androgyne.  —  Autre  invention,  —  Complainte. 


Le  poème  principal  est  la  Parfaicte  Amye  ;  mais 
VAndrogyne,  qui  l'a  précédé,  doit  être  d'abord  étudié, 
ainsi  que  deux  autres  pièces  :  on  en  comprendra  mieux  la 
portée  et  la  signification. 

§  I.  ~  L'Androgyne  (394  vers). 

Présenté  au  roi  François  1er  en  1536  (1),  cet  essai  plato- 
nicien fut  sans  nul  doute  composé  «  sous  l'inspiration  de 
Marguerite  de  Navarre  (2)  »  ;  il  est  tiré  d'un  passage 
célèbre  du  Banquet  (discours  d'Aristophane)  ;  c'est  une 
imitation  libre,  non  une  traduction,  d'après  le  texte  latin 
de  Marsile  Ficin.  Gomme  son  ami  Dolet,  notre  poète  ne 
savait  pas  assez  de  grec  pour  s'attaquer  au  texte  original. 

Il  explique  l'origine  de  l'amour,  puis  ses  déceptions  et 
ses  méprises,  d'après  l'allégorie  des  Androgynes  ;  sou 
point  de  départ  est  celui  du  philosophe,  mais  il  présente 
une  suite  et  des  conclusions  différentes. 


(1)  Imprimé  en  1542. 

(2)  M. -A.  Lefranc. 


-  49 


Le  poème  débute  par  une  Epître  au  Roi  (1-141)  d'une 
assez  belle  et  noble  allure.  Idées  essentielles  :  François 
est  le  premier  protecteur  des  lettres,  ne  lisant  rien  «  qui  ne 
soit  élimé  »  :  il  sera  indulgent  pour  «  le  style  dur  et  rude  » 
de  l'auteur  ;  celui-ci  et  les  écrivains  en  général  lui  doivent 
beaucoup  : 

t  Plus  vous  devons  que  ne  pensons  devoir  » .  (40) 

François  !«'■  est  vraiment  le  roi,  non  des  corps,  mais  des 
esprits  ;  il  dirige  des  hommes,  non  des  bêtes  (des  igno- 
rants), différant  en  cela  de  ses  prédécesseurs  :  c'est  «  un 
conducteur  plus  que  mortel  »  ;  il  a  rétabli  l'étude  du  grec  et 
de  l'hébreu  en  France  ;  il  a  rappelé  les  bannis  (Marot, 
Lefèvre  d'Etaples,  Gérard  Roussel)  : 

t  Sous  votre  nom,  sous  votre  bon  exemple, 

On  peut  vanter  ce  royaume  très  ample 

De  n'être  moins  en  lettres  fleurissant 

Qu'on  l'a  connu  par  guerre  très  puissant.  »  (87-90). 

En  particulier,  «  la  langue  vulgaire  »  (le  français)  lui 
doit  beaucoup  ;  une  foule  de  traductions  françaises  ont 
paru  ;  notre  langue  s'est  perfectionnée  merveilleusement  : 

«  Si  dira-l'on  (1)  le  vôtre  siècle  heureux. 
Pourquoi  heureux  ?  Heureux  pour  l'éloquence 
Que  seul  aitrez  laissée  à  toute  France. . .  (H 8-120). 

L'auteur  déclare  modestement  qu'il  ne  peut  présenter  un 
ouvrage  original,  «  extrait  de  son  (propre)  savoir  »  : 


(1)  Donc  dira-t-on,  on  dira  donc. 


-ÔO- 

«  (Et)  ne  sais  (1)  rien,  sinon  que  la  science 

Des  plus  savants  n'est  que  pure  ignorance.  »  (127-128) 

En  somme,   l'éloge  du  roi,  sauf  l'exagération  permise 
aux  poètes,  est  exact  et  justifié 


Le  poème  proprement  dit  est  intitulé  :  »  L'Androgyne 
de  Platon.  »  En  voici  la  trame  : 

Il  y  eut,  dès  les  premiers  temps  du  monde,  trois  sortes 
d'hommes  :  d'abord  l'homme  et  la  femme,  tels  qu'ils  sont 
aujourd'hui,  ensuite  les  êtres  doubles  ou  androgynes. 
Ceux-ci,  qu'il  serait  plus  facile  de  peindre  que  de  décrire, 
connurent  la  félicité,  ce  fu .  «  le  siècle  doré  »  (169). 

Mais,  devenus  outrecuidants,  ils  méprisèrent  les  dieux  ; 
pour  les  punir,  Jupiter  ordonna 

«  Que  par  moytié  ce  corps  tût  séparé, 

Et  tellement  le  simple  reparé  (rehaussé) 

Que  chaque  part  vesquit  (vécût)  pour  témoignage 

Perpétuel  de  l'argueilleux  outrage.   »  (181-184) 

Ces  êtres  dédoublés  furent  longtemps  «  éperdus  de 
honte  »  ;  â  la  fin.  ils  s'aimèrent  en  secret  ;  de  là,  l'origine 
des  vrais  amis,  ou  des  amants  actuels,  car  l'amitié  est,  à 
vrai  dire, 

«  Recouvrement  de  perdue  moitié  (2).  »  (228) 

li  y  a  uii  Jc^woCr:  «  ne  pas  savoir  choisir  »  ;  quand  on 
M  iii;il  c.i^^iai,  on  est  accusé  de  légèreté,  mais  à  tort;  il  y  a 
eu  simplement  erreur,  non  inconstance.  Dès  que  l'on  a 
reconnu  sa  moitié  véritable. 


(1)  Je  ue  sais  rien. 

(2)  Perdue,  trois  syllabes.  —  C'est  retrouver  la  moitié  perdue, 


-  51  — 

<  Soudain  toate  aatre  aliiaoce  s'oublie 
Et  le  vrai  nœad  délié  se  relie^..  >  < 267-368) 
Cette  union  n'est  détruite  que  par  la  mort  : 

•  Deux  cœars  en  an  s'arrêtent  pour  leur  vie.  »  (273) 

Tel  est  le  mythe  de  l'Androgyne;  il  faut  dire  que  le 
récit  de  Platon  est  plus  net  que  celui  d'Héroët  ;  celui-ci, 
outre  qu'il  n'a  pas  voulu  reproduire  des  expressions  trop 
vives,  n'avait  pas  à  sa  disposition  une  langue  assez  riche, 
ni  assez  limpide  ;  de  là,  des  obscurités  dans  plusieurs 
passages  de  cette  première  partie,  qui  finit  au  vers  292. 

La  deuxième  est  une  sorte  de  commentaire.  Ici,  le  poète 
s'adresse  encore  au  roi.  qui,  d'ailleurs,  mieux  que  per- 
sonne, sait  que  l'Amour  est  une  passion  noble,  descendue 
du  ciel  C295--297>. 

Les  philosophes  ont  voulu  nous  dire 

Qu'an  premier  temps,  l'&me  ent  donble  Inmière, 

Naturelle  une  (et  était  la  première). 

Et  l'autre  après  (1)  du  créateur  infuse.  >  (311-313) 

Elle  eut  donc  une  double  nature,  une  lumière  naturelle 
et  divine,  mais  elle  devint  orgueilleuse  et  insolente  ;  Dieu, 
pour  la  châtier,  sépara  les  deux  lumières  et  retira  la 
meilleure  :  l'autre  (la  plus  grossière)  trébucha  dans  le 
corps. 

Lorsque  vient  l'adolescence,  celle-ci.  comprenant  sa 
perte,  aspire  au  ciel  de  nouveau,  souhaite  de  retrouver  sa 
moitié  (la  meilleure  lumière)  ;  en  somme,  •  elle  se  rede- 
mande •  elle-même,  selon  la  forte  expression  d'Héroët  : 


(1)  Eunite. 


52 


«  Tous  ses  cris  sout  de  se  recommander  ; 

Tous  ses  vœux  sont  de  se  redemander, 

Se  demandant,  soi-même  se  présente.  »  (327-329) 

Alors  Dieu,  qui  seul  est  bon,  lui  rend  sa  moitié;  l'être 
humain  est  redevenu  complet,  il  est  heureux. 

Si  lame  s'élève  réellement  vers  Dieu,  elle  sera  glorieu- 
sement vertueuse  :  si  elle  se  tourne  vers  «  les  terrestres 
beautés  »,  elle  commettra  mille  fautes  et  s'exposera  à  de 
nouvelles  chutes  (368);  a  la  fin,  Jupiter  ordonnera  que,  de 
nouveau,  «  son  simple  soit  divisé  »  (377). 

Voilà  ce  que  les  Grecs  ont  dit  de  l'àme  ;  ils  ont  parlé  de 
Dieu  «  couvertement  »  (à  mots  couverts),  à  l'aide  de  fables, 
afin  d'être  compris  «  de  plusieurs  simples  âmes  pleines 
de  chair  »  (385).  Cette  fin  (378-394)  est  la  partie  la  moins 
bien  venue  du  poème  :  elle  laisse  une  impression  vague  et 
un  peu  pénible. 


En  somme,  malgré  les  réserves  faites,  on  peut  recon- 
naître, avec  M.  A.  Lefranc  (1),  que  le  vers  est  d'une 
«  facture  ferme  et  aisée  »  et  que  le  style  «  est  manifeste- 
ment en  avance  sur  celui  de  l'époque  ». 

Pour  juger  équitablement  le  poète,  il  faut  se  reporter  à 
son  siècle,  en  oubliant  pour  une  heure  la  perfection  de  la 
prose  platonicienne  ;  alors  on  lui  pardonnera  des  hésitations, 
des  passages  nuageux,  pour  songer  qu'il  a  la  force  et  une 
noble  sérénité,  que  notre  langue  débutait  dans  la  discus- 
sion philosophique  et  qu'il  y  avait  de  la  témérité,  avant 
Ronsard,  d'élever  notre  poésie  jusqu'aux  grands  mythes 
de  l'antiquité. 


(1)  Jievue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  1896,  15  janvier  (p.  16). 


-  5a- 

De  nos  jours,  le  sujet  de  FAndrogyne  a  été  repris  et 
étudié  par  un  penseur  mystique,  paradoxal,  souvent  pro- 
fond, M.  Péladan,  qui  est  en  même  temps  un  écrivain  de 
haute  valeur.  11  a  établi  (1)  que  l'androgynisrae  trouva  sa 
forme  parfaite  dans  l'art  grec,  qui  atteignit  à  une  unité 
expressive.  L'idéal  de  la  beauté  est  formé  de  celle  des 
deux  sexes,  dans  une  proportion  informulable  :  l'art 
chrétien,  de  son  côté,  l'a  réalisé  en  partie  dans  la  forme 
de  l'ange.  L'Androgyne  2}  fut  la  fleur  de  l'humanité  ;  il 
l'a  commencée,  il  la  terminera. 

Nul  ne  sait  ce  que  vaut  une  telle  prédiction.  Reconnais- 
sons que  le  problème  est  intéressant,  qu'Héroêt  en  com- 
prit, grâce  à  Platon,  toute  la  portée  esthétique  et  morale. 
Ses  contemporains  lui  en  surent  gré  ;  son  essai  le  mit  en 
bonne  posture  parmi  les  nouveaux  poètes.  Gorrozet  dit 
que  «  ce  fut  un  des  poèmes  les  plus  considérables  de  son 
temps  ».  La  tentative  était  hardie:  elle  fonda  la  réputation 
d'Héroët.  en  attendant  que  la  Parfaicte  Arnye  lui  donnât 
la  gloire. 

I  n.  —  Deux  autres  pièces  :  a.  Autre  invention. 
B-  Complainte. 

Elles  ont  une  importance  inégale  ;  si  la  première  n'est 
qu'une  bluette,  l'autre  est  fort  significative  :  elles  complè- 
tent le  premier  essai  du  poète. 

A.  Autre  invention  extraite  de  Platon  : 
De  n'aimer  point  sans  être  aimé  (88  vers). 

Le  titre  n'est  peut-être •  pas  exact:  sans  doute.  Platon, 
dans  le  Phèdre,  dit  que  l'amour  véritable  est  toujours 


(1)  L'Androgyne.  (Sansot  1910.) 

(2)  Voir  :  M.  Gohin. 


—  54  - 

partagé  par  l'être  aimé.  Toutefois,  le  récit  d'Héroët  n'est 
point  dans  cet  ouvrage  :  on  peut  supposer  qu'il  l'a  pris 
chez  un  auteur  ancien  ou  un  commentateur  moderne  (1)  ; 
d'ailleurs,  Marguerite  de  Navarre  a  esquissé  la  même 
fable  dans  ses  Dernières  poésies  (p.  302),  en  vue  de  la 
même  démonstration. 

Vénus  voudrait  que  son  fils  (Eros),  «  doux,  plaisant, 
tendrelet  »,  n'eût  pas  l'apparence  chétive,  mais  grandît 
en  puissance  et  vigueur,  afin  d'être  invincible.  Une  pro- 
phétesse  consultée  lui  répond  qu'il  grandira  à  la  condition 
d'avoir  un  frère  {:2&),  Antéros,  (jui  lui  inspirera  l'émulation 
avec  le  désir  de  le  surpasser  : 

Car  lui  (2),  qui  a  victorieux  vécu, 

Ne  peut  de  Dieu  ni  d'homme  être  vaincu.  »  (.39-40) 

Quel  est,  selon  Héroët,  le  sens  de  cette  allégorie  ?  (53-58). 

L'amour  a  besoin  d'émulation,  de  réciprocité  ;  la  femme 
sera  beaucoup  aimée,  si  elle  aime  beaucoup  et  montre  son 
amour,  de  même  que  le  cadet  (Antéros)  provoque  et  excite 
Eros,  son  frère  aîné  : 

»  Ainsi  coQcluds  (3)  que  l'homme  n'est  blâmé. 

S'il  aime  peu,  quand  il  n'est  point  aimé  ; 

Le  faire  ainsi,  nature  lui  commande.  »  (83-85) 

Ce  petit  poème  développe  une  idée  ingénieuse  et  qui 
paraît  juste  ;  le  style  est  assez  ferme,  avec  quelque 
lourdeur  (.4). 


(1)  La  science  de  Vamour    1911).  B.  Castiglione  a  exprimé  la  même  opinion 
dans  le  Courtisan  (Il  Gortigiano,  1528) 

(2)  Eros  ou  Cupido. 

(3)  Je  conclus. 

(4)  Aii^si  le  début  (1-19)  se  compose  d'une  seule  phrase. 


-  55  — 

B.  Complainte  d'une  dame 
surprise  nouvellement  d'amour  (310  vers). 

Le  sujet  ne  manque  pas  d'élévation  :  une  femme  est 
amoureuse  d'un  prince  ;  comme  elle  a  un  profond  senti- 
ment de  l'honneur,  elle  restera  digne  et  réservée  tout  en 
l'aimant.  Si  le  prince  veut  bien  venir  à  elle,  il  ne  sera  pas 
repoussé  ;  les  derniers  vers  expriment  noblement  cet  état 
d'ame  : 

«  Et  .«'il  advient  qne  jamais  je  le  tienoe  (i) 

Aatant  à  moi  qae  je  me  connais  sienne. 

Je  iui  ferai,  si  mieox  ne  puis,  eutendre 

L'heur  de  revoir  et  le  malheur  d'attendre.  »  (307-310) 

Ce  poème  est  imité  du  Phèdre  de  Platon  ;  on  doit 
admettre  qu'il  est  antérieur  à  la  Parfaicte  Atnye  :  l'abus 
des  antithèses  et  la  recherche  du  langage  accusent  la 
jeunesse  du  poète,  ainsi  que  l'influence  de  Marot  et  de 
Saint-Gelais  i2^  :  toutefois  il  mérite  une  brève  analyse. 

La  dame  éprouve  un  sentiment  nouveau  qui  la  troubie  : 
s'en  rendre  compte  est  chose  difficile  : 

«  Car  je  me  veux,  sans  me  perdre,  trouver, 
Et.  sans  épreuve,  en  moi  seule  éprouver. 
Puis,  m'éprouvant,  safoir  ce  qui  peut  être 
Qne  je  connais  en  moi  sans  le  connaître.  >  <  i9-ii) 

Ces  concetti  à  la  mode  italienne  ne  sont  pas  pour 
surprendre  :  tout  le  xvr«  siècle  en  est  infesté  ;  plus  tard. 
Corneille  lui-même  n'osera  pas  s'en  affranchir. 

La  dame  se  demande  si  c'est  de  l'amour  : 


(1)  C'est  an  monologue,  comme  la  Par/aide  Amye. 

(2)  M.  Gohin. 


-  56  - 

«  ....  Je  ne  sais  proprement  où  me  tient 

La  passion  qui  me  rend  langoreuse, 

Ni  si  je  dois  l'appeler  amoureuse. 

Mais  la  douleur  amère  qui  me  poinct 

11  fut  un  temps  que  je  ne  l'avais  point.  »  (54-58) 

On  peut  voir  dans  le  Phèdre  l'éveil  de  l'amour  (1)  :  •  Il 
aime,  mais  il  ne  sait  quoi  ;  il  ne  comprend  pas  ce  qu'il 
éprouve  et  il  ne  pourrait  le  dire  :  il  ressemble  à  l'homme 
qui,  pour  avoir  trop  longtemps  contemplé  des  yeux 
malades,  sent  sa  vue  s'obscurcir  ;  il  ne  connaît  pas  la 
cause  de  son  trouble....  » 

La  dame  essaie  de  peindre  les  débuts  de  sa  passion,  son 
goût  pour  la  parure  et  les  fêtes,  mais  le  plaisir  même  lui 
déplaît  (74)  ;  ensuite  elle  raconte  comment  elle  rencontra 
celui  qu'elle  devait  aimer  (107-150)  et  comment,  dit-elle, 

»  Je  lus  d'amour  évidemment  surprise.  »  (135) 

C'est  la  curiosité  de  connaître  le  prince  qui  l'entraîna 
et  la  fit  à  son  insu  tomber  dans  le  piège.  Donc  elle  aime 
(157),  mais  son  affection  est  très  haut  placée  : 

«  Amour,  lequel  toute  passion  passe, 

Ne  cherche  pas  volontiers  chose  basse  ; 

Et  plus  il  voit  une  forte  hautesse  (2), 

Là  plus  son  dard  et  sa  torche  il  adresse.  »  (186-188) 

Sans  doute  le  jeune  prince,  ayant  des  sentiments  éle- 
vés, gardera  sa  foi  dès  qu'il  l'aura  promise  (202),  mais  il 
sera  recherché  par  d'autres  qui,  peut-être,  auront  moins 
de  scrupules  qu'elle  (226),  car  elle  s'est  montrée  rigou- 
reuse et  n'a  pas  voulu  se  trahir  ;  aussi,  dans  un  bret 
accès  de  dépit,  s'écrie-t-elle  : 


(1)  Traduction  Dacier  et  Grou,  p.  348.  (Charpentier,  1869.) 

(2)  Un  personnage  de  grande  noblesse. 


—  57  — 

(  Maadit  hoDDear  !  Tant  ta  fais  estimer 
L'ombre  de  toi  sons  frivole  coastume  ! 
Malbearenx  est  qui  par  toi  se  coostime.  *  (238-240) 

Toutefois  elle  restera  pure  et  fidèle  ;  elle  ne  sera  même 
pas  jalouse  : 

c  Je  ne  me  pais  mettre  en  la  fantaisie 

Qu'on  doive  ami  quitter  par  jalousie.  »  (283-284) 

Si  le  prince  aime  ailleurs,  elle  souffrira  sans  se  plaindre, 
attendant  qu'il  lui  revienne  '1)  (306). 

La  fin  du  poème  a  grande  allure,  ce  qui  contraste  heu- 
reusement avec  la  préciosité  du  début. 


G.  Golletet  admirait  ce  morceau  (2)  :  «  La  Complainte 
a  des  tendresses  et  des  naïvetés  qui  me  touchent  et  me 
charment,  et  jamais  les  innocentes  et  mutuelles  flammes 
de  Daphnis  et  Chloé  ne  m'ont  plu  davantage,  quoique 
l'antiquité  n'ait,  à  mon  avis,  en  ce  genre  d'innocence,  rien 
de  plus  agréable,  ni  de  plus  délicieux.  •  Cette  Ingénue 
comparaison  avec  le  récit  de  Longus  peut  nous  étonner, 
mais  le  bon  Golletet  n'y  voyait  pas  malice  :  aujourd'hui 
nous  sentons  mieux  ce  qui  sépare  Héroêt  de  Longus  et  le 
rapproche  de  Platon. 

Ainsi,  dans  la  Complainte,  il  a  peint  l'amour  pur  et 
noble,  d'après  le  philosophe  grec  ;  il  n'a  manqué  ni  de 
vigueur,  ni  de  noblesse  ;  l'essai  est  intéressant  :  il 
annonce  bien  la  Parfaicte  Amye  (o). 


(1)  Cette  idée  sera  reprise  dans  la  Par/aieu  Amye. 

(2)  Gohin,  p.  157. 

(3)  La  première  édition  (Dolet,  Lyon,  î542'  ne  contenait  que  ce  poème 
et  les  trois  pièces  étudiées  ci-dessus.  Les  autres  poésies  parurent  dans  divers 
recueils  du  temps  ;  nous  les  réserrons  pour  la  fin. 


CHAPITRE  V. 

Suite  de  l'œuvre  d'Héroët. 
II.  —  La  Parfaicte  Amye  (1542;.  —  Le  Philosophe. 


Héroët  avait  50  ans,  selon  toute  probabilité,  quand  il 
publia  son  grand  poème  ;  c'est  le  produit  de  sa  pleine 
maturité,  la  synthèse  de  ses  études  philosophiques,  le 
couronnement  de  sa  carrière  de  poète. 

M.  Gohin  l'a  parfaitement  étudié  et  a  dit  ce  qui  peut 
l'expliquer  ;  nous  lui  ferons  des  emprunts,  en  ajoutant  le 
résultat  de  nos  recherches,  avec  nos  réflexions  person- 
nelles. 

§  I.  —    Dans  quelles  circonstances  le  poème  fut-il  composé? 

Bien  que  le  sujet  soit  d'ordre  général  et  d'intérêt  univer- 
sel, la  théorie  de  l'amour  d'après  Platon,  l'ouvrage  fut 
«  une  œuvre  d'actualité  »  (1^  :  c'était  une  réponse  à  l'Amie 
de  Court  par  La  Borderie  (1541)  et  une  conséquence  du 


il)  M.   Gohin  (Notice,  pp.  XIX  et    suivantes     a  le    premier   élucidé  cette 
question. 


-  59  — 

succès  qui  avait  accueilli  en  France  le  Courtisan,  de 
l'italien  Balthazar  Castiglione. 

Le  Courtisan  (1528)  se  compose  d'une  suite  de  dialogues 
sur  les  qualités  propres  à  l'homme  de  Cour,  à  la  dame  de 
Palais  &'  livre.\  et  sur  l'amour  platonique  <4*  livre).  Selon 
le  désir  exprimé  par  François  I«f.  Jacques  Colin,  son 
secrétaire,  traduisit  cet  ouvrage  et  son  travail  fut  revu 
par'Mellin  de  Saint-Gelais  (15:37:  d'ailleurs,  Castiglione 
lui-même  l'avait  écrit  pour  plaire  à  François  I^r,  encore 
duc  d'Angoulème  (1)  ;  c'est  le  manuel  du  parfait  gentilhom- 
me d'après  les  traditions  italiennes  ;  c'est  aussi  •  un 
traité  de  métaphysique  amoureuse  »  (2)  ;  de  là,  l'en- 
gouement des  Français  et,  en  particulier,  des  poètes  de  la 
Cour,  puis  les  protestations  contre  cette  admiration 
excessive. 

Parmi  les  œuvres  publiées  a  cette  occasion,  il  faut  noter 
l'Amie  de  Court-,  La  Borderie  a  fait  des  emprunts  au 
Cou>'tisan.  mais  avec  d'évidentes  intentions  de  satire  : 
«  l'amie  de  Cour  »  qu'il  met  en  scène  est  coquette,  galante, 
non  amoureuse,  positive  jusqu'au  cynisme  :  elle  aime  les 
hommages,  à  condition  qu'ils  apportent  des  espèces  son- 
nantes ;  elle  résume  ainsi  ses  idées  sur  le  mariage  : 

t  Quant  à  mari,  je  résoas  donc  ce  point 
De  l'avoir  riche  on  de  n'en  avoir  point.  » 

A  ce  prix,  elle  épousera  même  un  imbécile. 

Ce  fut  une  soudaine  clameur  d'indignation  parmi  les 
poètes,  qui,  la  plupart  idéalistes  en  amour,  élevaient  leurs 
idoles  bien  au-dessus  des  mesquines  réalités  de  la  vie. 
Charles  Fontaine,  un  ami  de  Marot  et  d'Héroët.  répliqua 
le  premier  dans  sa  Contt^Amie  de  Court  ,1541^  :  il  flétrit 


(1)  Le  livre,  publie  en  1528,  arait  été  commencé  avant  lôlf». 

(2)  M.  eohin. 


-  60  - 

en  vers  virulents  la  dureté  avide  et  la  bassesse  de  l'hé- 
roïne de  La  Borderie:  il  terminait  par  une  éloquente 
invitation  à  l'Amour  : 

«  0  Dieu  Asiour,  cette  imparfaicte  amie 
Qui  est  de  toi  si  parfaicte  ennemie » 

Héroët  prit  à  son  tour  la  parole  pour  combattre  l'adver- 
saire commun  ;  son  poème  de  VAndrogyne  le  désignait 
naturellement  pour  mettre  en  pleine  lumière  la  vraie 
doctrine  platonicienne  et  couvrir  de  confusion  La  Borde- 
rie, ce  profanateur  de  l'Amour. 

L'on  peut  admettre  avec  M.  Gohin  que  les  deux  vers 
ci-dessus  lui  fournirent  le  titre  de  son  poème. 

%  II.  —  Analyse  de  «  La  Parfaicte  Amye  ». 

L'œuvre  se  compose  de  1,662  vers  (3  livres)  ;  le  poème  de 
Fontaine  en  a  1,282.  C'est  une  complainte,  un  beau  mono- 
logue selon  le  modèle  toujours  admiré  de  la  Fiammetta 
(Boccace). 

Notons  que,  pour  bien  marquer  ses  intentions  de  polé- 
mique, Héroët  a  directement  imité  dans  ses  premiers  vers 
le  début  de  La  Borderie. 

Etienne  Dolet,  dans  sa  préface  (1er  juin  1542),  rappelle  au 
lecteur  qu'il  a  publié  les  poèmes  de  Marot  et,  dernièrement, 
VAmye  de  Court,  puis  il  ajoute  :  «  Maintenant,  je  t'en 
produis  un  d'une  autre  étoffe,  c'est-à-dire  plus  hautain  et 
de  discours  plus  grave,  comme  bien  (tu)  connaîtras  en  le 
lisant  diligemment.  »  C'est  7a  Parfaicte  Amye  qui  va 
elle-même  nous  exposer  cette  haute  doctrine. 

A.  —  Premier  livre. 

Il  y  a  autant  de  sortes  d'amours  que  d'amis  ;  je  parlerai 
du  mien,  c'est-à-dire  de  l'amour  parfait,  tel  que  je  l'en- 
tends, sans  recourir  aux  fables,  ni  aux  inventions  poéti- 
ques (1-30). 


—  61  - 

Peut-être  n'ai-je  pas  choisi  mon  ami  uniquement  à 
cause  de  ses  vertus  ;  je  me  suis  d'abord  arrêtée  aux 
apparences  (45),  sans  être  éblouie  cependant  : 

€  De  la  beauté  toutefois  que  je  dy  (dis) 

Ne  fut  mon  cœur  follement  étonrdy.  »  (51-52) 

Depuis  douze  aiis.  notre  amitié  est  bien  assise,  sur  des 
fondements  plus  durables  que  la  beauté  : 

«  Plus  il  vieillit,  plus  je  le  trouve  aimable  (1).  »  (60) 

Par  contre,  il  est  moins  recherché  des  autres  dames 
aux  instincts  grossiers.  J'ai  goûté  le  charme  de  sa  parole; 
j'en  ai  été  peut-être  «  surprise  »  (79)  :  mais  non  :  c'est 
l'amour  seul  qui  a  tout  fait.  Je  n'ai  vu  ni  ses  présents,  ni 
ses  dignités  (2)  (92)  ;  je  l'ai  aimé  pour  lui-même  ;  ses  biens 
ont  été  plutôt  un  obstacle  : 

«  Et  quantesfois  (il)  souhaita  sa  richesse 

Etre  changée  en  pauvre  gentillesse  (noblesse).,.  (98) 

....  C'est  que  de  lui  (je)  n'ai  rien  que  lui  aimé...  »  (101) 

Mon  amour  est  pur:  il  est  «  issu  de  volonté  divine  «  (108)  : 
il  est  donc  innocent,  en  dehors  de  tout  péché  (3). 

C'est  la  pénétration  mutuelle  par  la  pensée  qui  de  deux 
cœurs  n'en  fait  qu'un  (4)  ;   les  femmes  intéressées,  avides 


[{''  Vers    alerte,    bien    frappé,    qui    caractérise    parfaitement     un    amour 
intellectuel. 

(2)  Au   contraire,  l'Amye  de  Court  prise  fort  la  faveur  des  grands  et  leurs 
richesses. 

(3)  C'est  une  pensée   de  la  reine    de  Navarre  (L'Ombre,  dans  les  Margue- 
rites) : 

«  Jugez  jamais  n'avoir  vu  Amour  tel 
Que  cestuy-cy  que  voyez  immortel 
Puisqu'immortel  en  est  le  fondement.  » 
(,41  Du   vers    115    à   160,  l'exposition    est   obscure,  entachée  de  précieux, 
comme  chez  Marguerite  de  Navarre. 


-62- 

de  cadeaux,  ne  sauraient  comprendre  un  amour  aussi 
élevé  et  aussi  noble  (1)  (156). 

J'ai  confiance  en  mon  ami,  car  «  il  tient  de  la  déité  » 
(175}  ;  c'est  mon  dieu  terrestre  (183);  je  ne  suis  pas  jalouse; 
tous  ses  plaisirs  sont  les  miens  (2)  (196)  ;  je  lui  pardonne 
même  ses  caprices  pour  d'autre'-^  dames,  car  ils  sont 
passagers  yMl).  un  me  dira  que,  si  je  lui  accorde  toute 
latitude,  c'est  pour  être  libre  moi-même.  —  Non.  J'aime 
trop  pour  vouloir  un  autre  ami  (224). 

Il  en  est  qui  excusent  les  hommages  des  importuns 
comme  étant  un  hommage  à  l'ami  préféré  (240).  Je  leur 
réponds  :  Quand  la  dame  parle  à  un  autre  et  que  ce 
dernier  n'est  pas  content  d'avoir  subi  un  refus,  s'il  persé- 
vère, c'est  qu'on  lui  a  dit  d'espérer.  Si  elle  déclare  qu'elle 
fait  bon  accueil  à  plusieurs  soupirants  pour  mieux  dégui- 
ser son  amour, 

«  Répondez-lui  qu'elle  aimait  en  peinture  (3).  »  (271) 

On  n'a  pas  à  cacher  son  amour  ;  mais,  moi,  je  ne  veux 
pas  publier  le  mien,  sans  toutefois  le  dissimuler  s'il  vient 
à  être  connu  (4). 

Je  néglige  l'opinion  de  «  la  vulgaire  et  sotte  multitude  » 
(298)  ;  je  ne  redoute  pas  celle  des  gens  d'honneur,  qui 
savent  que  «  toute  honnêteté  vient  d'aimer  »  (299). 

La  femme  qui  reste  fidèle  à  ses  devoirs  d'épouse  a  le 
droit  d'avoir  un   ami  (5).   L'homme,  il  est  vrai,  a  fait  les 

(1)  Dans  le  Banquet  (p.  362,  traduction  Chauvet-Saisset,  Charpentier), 
Platon  expose  qu'il  est  honteux  d'aimer  pour  de  l'argent  et  beau  d'aimer 
pour  la  vertu  (Vénus  populaire  et  Vénus  céleste). 

(2)  L'Amie  de  Court  prétend  toujours  commander. 

^3)  Il  y  a  bien  des  subtilités  dans  ce  passage  (245-282). 

(4)  La  question  est  discutée  dans  le  Banquet  (pp.  357-361),  avec  la  même 
conclusion  ou  à  peu  près. 

(5)  L'idée  avait  été  exposée  dans  h  Courtisan.  —  Voir  dans  l'Heptaméron  la 
21"  nouvelle,  où  Rolaudine  donne  un  bel  exemple  de  fidélité  à  un  amour 
vertueux. 


-  63  - 

lois  à  son  avantage  :  quant  à  moi,  je  me  contente  d'un 
seul  ami  C314;.  Que  devrai-je  faire  si  un  mari  m'est  imposé 
«  pour  hausser  l'honneur  de  ma  maison  »  ?  (330)  Devrai-je 
trahir  mon  ami  ?  —  Non.  Je  dois  garder  mon  amour  à  ce 
dernier,  amour  idéal,  céleste,  tandis  que  le  mari  repré- 
sentera l'amour  populaire  et  grossier  M):  le  premier  «est 
la  vie  »  ;  le  deuxième  «  est  la  mon  »  (;j37;  ; 

«  C'est  rami  seul  que  je  veux  et  dois  plaindre.  »  (333) 

En  vain  me  dira-t-ou  qu'il  me  trompe  ;  je  ne  suis  pas 
jalouse  ;  je  ne  veux  pas  guérir,  «  si  bien  aimer  s'appelle 
maladie  (380)  :  d'ailleurs,  mon  ami  est  si  éloquent  qu'il  me 
dissuaderait  sans  peine  si  j'avais  des  soupçons  (2)  (410)  ; 

«  Mais  je  ne  puis  penser  qu'il  me  déçoive  ».  (4oll 

Mieux  vaut  «  un  ami  trompeur  et  menteur  bien  adroit  » 
qu'un  ignorant  mal  habile  en  ses  paroles  (442). 
Je  veux  être  optimiste  et  prendre  — 

«  Le  tout  au  mieux  et  à  mon  avantage. . .  »  (3).  (464) 

Et  pourquoi  ?  —  Parce  que  je  suis  excellente  et  supé- 
rieure a  toute  autre  ;  j'ai  l'esprit,  la  beauté  ;  mon  ami  est 
parfait,  lui  aussi,  et  c'est  de  lui  que  vient  ma  perfection 
(488)  ,4'.  11  connaît  mes  qualités  ;  je  ne  l'ai  jamais  offensé 
en  rien  <5i2)  ;  quand  un  autre  me  parle, 


(1)  Ce  sont  les  termes  mêmes  de  Platon.  (Voir  ci-dessus.) 

Dans  rHeptamiron  (tt:J*  Nouvelle\  nous  voyons  un  mari  fidèle  et  aussi  l'éloge 
de  l'amour  platonique  chez  ceux  dont  «  les  corps  sont  déjà  angélisés  >;  cet 
amour,  étant  libre,  dépasse  l'affectiou  conjugale,  qui  repose  sur  le  serment. 

(2)  Voir  :  Platon,  Phèdre,  ^pp.  34!^,  34j).  Chacun  fait  un  Dieu  de  son  ami... 
L'affection  vraie  ignore  l'envie,  la  bassesse,  la  jalousie. 

(3)  En  somme,  d'après  Héroët,  la  femme  aime  mieux  que  l'homme. 

4  '  Castiglioue  ne  visait  que  les  femmes  de  la  Cour  ;  Héroët  exige  une 
haute  vertu  de  toutes  les  femmes.  i^Gohio.) 


—  64  — 

t  S'il  parle  bien,  il  lira  dans  mes  yeux 
Que  mon  ami  dirait  encore  mieux.  »  (520) 

En  dehors  de  celui-ci, 

»  Tout  me  déplaît  et  à  tous  (je)  veux  déplaire.  »  (523) 

De  lui  seul  je  veux,  être  louée  :  je  lui  garde  tout  ce  que 
j'ai  de  bon  (1). 

Aussi,  ma  plume  n'ose  retracer  mon  bonheur.  N'aime 
pas  qui  veut  (562)  ;  quand  deux  esprits,  «  liés  »  d'abord  au 
ciel,  puis  »  ralliés  »  sur  la  terre,  trouvent  des  corps 
propices,  ils  éprouvent  des  plaisirs  intellectuels  (574)  :  c'est 
le  goût  de  l'ambroisie,  c'est  quelque  chose  d'indicible  »  (582). 
Le  toucher  des  mains,  le  baiser  des  lèvres  n'ont  rien  de 
déshonnête.  car  les  esprits  oublient  ce  que  les  corps  ont  pu 
faire  (606)  (2). 

Ne  croyez  pas  celui  qui  chante  ses  prétendues  victoires, 
car,  s'il  avait  aimé  véritablement. 

«  Il  n'en  aurait  savoir  ni  souvenance.  »  (612) 

Mon  ami  me  fait  oublier  nos  plaisirs,  ou  m'en  fait 
souvenir  à  son  gré  ;  si  je  meurs  avant  lui,  je  reviendrai 
le  voir  ;  s'il  meurt  le  premier  et  ne  veut  pas  me  rejoindre, 
je  le  suivrai  bientôt  (625).  Ecoutez  donc 

»  Après  sa  mort  quelle  serait  ma  vie.  »  (628)  (3). 


(i)  535-5.53.   Tirade  chaude  et    éloquente.  —  L'Amie  de  Court  dit:  «  Sans 
aimer  nul,  être  de  tous  aimée.  » 

(2)  Tout  cela  doit  être  pris  au  sens  allégorique  et  platonicien. 

(3)  C'est  la  transition  du  premier  livre  au  deuxième. 


-  65  - 


B.  —  Deuxième  livre  (1). 

Si  je  prévois  la  mort  de  mon  ami,  ce  n'est  pas  pour 
échapper  à  la  douleur  (642)  ;  je  n'ai  pas  l'insensibilité  des 
stoïciens  devant  l'infortune,  bien  que  je  «  leur  porte 
honneur  et  envie  »  (652). 

Maintenant,  je  me  réjouis  ;  quand  la  mort  viendra,  je 
pleurerai,  souhaitant  de  mourir  après  mon  ami  ;  je  dois 
prévoir  cette  perte  et  m'y  préparer;  elle  me  sera  plus 
cruelle  que  si  elle  n'avait  pas  été  prévue  ;  des  lors,  je 
mènerai  une  vie  austère  et  douloureuse  (706),  car  la  mort 
de  mes  parents  et  leur  ruine  me  seraient  moins  cruelles. 
Je  n'aurai  plus  d'autre  ami  (736). 

Je  serais  tentée,  dans  ma  douleur,  de  pardonner  aux 
Epicuriens  prétendant  que  Dieu  ne  s'occupe  pas  du  monde 
et  que  tout  va  au  hasard.  Mais  non  ;  ils  se  trompent, 
comme  ceux  qui  murmurent  contre  Dieu,  en  voyant  les 
justes  frappés  du  sort  (7.56-65 .  et  comme  celle  qui  crie  à 
l'injustice  quand  on  la  sépare  de  son  ami  (780). 

Je  me  tais  et  me  résigne  ;  Dieu  nous  éprouve  souvent 
pour  notre  bien  ;  il  régit  tout  selon  sa  volonté  ;  il  faut 
vouloir  ce  qu'il  veut  (797).  0  poètes  et  orateurs  «  bien 
disants — ,  nul  de  vous  ne  me  consolera  »  (809),  sinon  celui 
qui  m'assurera  que  je  suivrai  bientôt  mon  ami. 

Puisque  la  mort  sépare  l'àme  et  le  corps,  c'est-a-dire  la 
bonté  et  la  beauté,  je  veux  me  séparer  aussi  (disjoindre 
mon  corps  de  mon  àme);  celle-ci,  détachée  de  mon  corps, 
voudra  retrouver  mon  ami  et  le  rejoindre  en  Dieu  (848)  (2). 


(1)  Voir  dans  le  Banquet  le  discours  de  Diotime  (pp.  388-406),  auquel  Héroët 
emprunte  quelques  idées  :  l'amour  est  immortel  ;  l'amour  terrestre  nous 
«lèTe  jusqu'à  la  connaissance  de  Uieu  ;  la  beauté  terrestre  nous  hausse  à  la 
beauté  suprême. 

(2)  Ce  passage  a  quelques  imprécisions  (825-852). 


—  66  - 

Je  penserai  toujours  à  la  mort,  afin  que  mon  àme  soit 
ainsi  séparée  de  mon  corps  et  que  celui  ci  «  ne  s'applique  à 
nulle  chose  basse  '  (866)  ;  mes  yeux  apercevront  l'invisible  ; 
ils  verront  mon  ami  : 

«  Je  le  verrai,  pour  s'être  en  Dieu  fié, 

Pur,  simple,  et  beau,  saint  et  déifié »  (873j 

Je  me  rappelle  qu'il  m'a  dit  de  la  beauté  qu'elle  est 
simplement  — 

«  Une  étincelle 

De  celle-là  qu'il  nommait  immortelle  (1).  ;  (878) 

Dans  une  existence  antérieure,  nous  avons  «  contemplé 
la  divine  beauté  »  (908);  c'est  l'amour  terrestre  qui  en 
réveille  le  souvenir  ici-bas,  jusqu'à  ce  que  nous  reprenions 
nos  ailes  perdues  durant  notre  chute  du  ciel  sur  la 
terre  (2).  Quand  un  homme  rencontre  celle  qu'il  doit  aimer, 
il  éprouve  une  surprise  et  un  ravissement  qui  le  mettent 
hors  de  lui  : 

I  Un  tremblement  par  tout  le  corps  lui  vient  (3), 
Et  raisonnable  ensemble  et  volontaire. 

Voulant  parler  (i^l)  est  forcé  de  se  taire  ; 

Cela  ne  vient  d'humaine  affection 

Ni  de  la  terre,  ainsi  que  nous  pensons  ; 

II  (4)  vient  du  ciel,  dont  nous  reconnaissons 


(\)  Le  poète  s'est  inspiré  de  Platon  (Phèdre,  pp.  339-341,  sur  Ja  réminiscence). 

(2)  Voir,  dans  Platon  (Phèdre,  pp.  331-333),  le  mythe  célèbre  où  il  compare 
l'âme  à  un  attelage  ailé  que  dirige  un  cocher.  —  Marguerite  de  Navarre  croit 
également  que  l'âme  reprend  «  ses  ailes  immortelles  »  pour  remonter  au  ciel. 
(Marguerites.  La  Coche.) 

(3)  Ce  passage  caractéristique  est  de  la  plus  grande  beauté. 

(4)  Cela. 


-  67  - 

Cette  beauté  de  femme  être  sortie, 

Et  aoas  souvient  du  tout  par  la  partie  ; 

Il  nous  souvient  de  la  saison  passée  (1), 

De  la  beauté  qu'au  ciel  avons  laissée. 

Notre  âme  craint  qu  étant  au  corps  liée, 

Par  son  oubli  du  beau  soit  oubliée  (2). 

Puis,  tout  soudain,  par  sa  reconnaissance  (3) 

Elle  s'assure,  et  entre  en  espérance. 

Puisque  d'un  tel  souvenir  est  saisie. 

Que  beauté  l'a  préélue  et  choisie 

A  s'élever  ;  si  (4)  commence  d'entendre 

Combien  de  perte  (5)  elle  fit,  de  descendre  (6), 

Veut  (7)  refréner  toutes  passions  vaines, 

Use  d'amour  et  de  beautés  humaines, 

Pour  un  degré  propre  à  plus  haute  attente. ...»  (926-949) 

Voilà  ce  que  disait  mon  ami.  S'il  venait  à  mourir,  je 
me  rappellerais  ses  enseignements  ;  j'étudierais,  car 
l'amour  nous  élève  à  la  science  céleste  (963)  ;  je  lirais  les 
livres  (des  philosophes),  comme  l'amie  d'un  marin,  en 
attendant  son  retour,  étudie  les  tempêtes,  les  vents  et  la 
géographie  pour  devenir  savante  et  bonne  marinière  »  (980). 
Son  désir  (8). . . . 

»   Enchante 

Courroux  de  mer  et  péril  de  tourmente »  (984) 


(1)  D'une  existence  antérieure. 

(2)  Soit  laissée  sur  terre. 

(3)  Pour  avoir  reconnu  la  beauté. 

(4)  Ainsi  donc. 

(5)  Quelle  grande  perte. 

(6)  Du  ciel. 

(7)  Notre  âme  veut 

(8)  Affection  et  regret  de  l'absent. 


De  même,  moi,  je  connaîtrai  le  ciel;  j'aurais  même  dû 
commencer  plus  tôt  cette  étude  : 

«  Pardonnez-moi,  célestes  régions. 

Et  vous,  esprits,  hautaines  légions, 

Si  en  voyant  votre  claire  (1)  excellence, 

f'onsidérant  votre  belle  ordonnance, 

Vos  nuits  et  jours  sagement  disposés. 

Vos  mouvements  par  ordre  composés  (2), 

Pardonnez-moi  si  je  n'ai  fait  devoir 

Auparavant  d'enquérir  et  savoir 

De  A  os  secrets.  Onques  n'eus  pensement  (3) 

Que  d'un  ami,  qai  est  mon  élément  (4); 

C'est  le  Soleil  qui  me  fait  être  et  vivre 

Et  qui  le  bien,  quand  j'en  ai,  me  délivre  (5).  »  (996-1008J 

Je  ne  crois  pas  (comme  Calvin)  que  notre  àme  dort  en 
attendant  le  jugement  dernier;  elle  reste  vivante  ;  mon 
ami  m'appellera  au  ciel  avec  lui.  Sans  doute,  s'il  était 
endormi,  il  rêverait  de  moi,  mais 

«  J'aime  le  vrai  et  non  pas  le  mensonge.  »  (1040) 

Voici,  a  ce  sujet,  une  table  (6)  : 

«  On  dit  que  pleine  est  une  île  de  biens. 


(1)  Resplendissante. 

(2)  Distribués  régulièrement. 
(3>  Je  n'ai  jamais  pensé  qu'à 

(4)  Le  principe  de  ma  vie. 

(5)  Mon  ami  est  pour  moi  la  source  de  tous  les  biens.    —    Le    passage  est 
éloquent,  avec  un  ton  personnel. 

Les  vers  qui  suivent  (1009-1044)  sont  pénibles  et  un  peu  vagues. 

(6)  D'après  Platon.  —  Il  s'agit  des  Iles  fortunées  et  de  l'immortalité  de  l'âme . 
Voir  :  1»  Le  Banquet,  pp.  398  etsuivautes:  1"  Le  Phédon,  pp.  110-118;  i"  Le 

Gritias  et  le  Timée.  —  Dans  le  Courtisan,  il  est  fait  mention  des  Iles  fortunées. 
^GohinJ 


D'arbres,  de  fruits,  de  plaisante  verdnre, 

Qa'en  elle  a  fait  >on  chef-d'œuvre  Nature  '1  . 

Et  qu'immortels  les  hommes  y  vivants 

Sont  tous  plaisirs  et  délices  suivants  {t: •  (lOii-lOtô) 

Il  n'y  a  d'autre  saison  que  le  printemps  gracieux  ;  tout 
le  monde  y  vit  dans  la  joie  ;  tout  y  est  commun  : 

<  On  ne  dit  point  entre  ea\  ni  tien,  ni  niien  :  ....  >  'JOoi) 
(  Raison  domine  et  non  pas  fantaisie.  •  (1056) 

Lile  est  gouvernée  par  une  reine  •  si  bien  parlante  et 
si  belle  »  que  tous  les  pays  voisins  «  reluisent  »  de  sa 
grande  beauté  (1065;.  Elle  impose  une  épreuve  aux  étran- 
gers ;  leurs  rêves  étant  écrits  sur  le  front,  elle  renvoie  de 
son  royaume  ceux  qui  n'ont  pas  rêvé  d'elle  et  de  sa 
beauté  (3)  '1091). 

De  ce  récit  sort  une  indication  :  je  dis 

*  Qae,  réchappes  de  la  prison  mondaine, 

(Nous;  Irons  au  lieu  qu'avons  tant  estimé  (4), 

Trouver  le  bien  'O  qu'aurons  le  {dus  aimé.  »  (1104-1104) 

Nous  y  verrons  la  vertu  telle  qu'elle  est  réellement  ; 
nous  y  trouverons  la  beauté  et  la  bonté  ((î)  (llir. 

Dames,  écoutez  un  double  enseignement  (7  :  d'abord, 
le  bonbeur  nous  vient  de  l'amour  :  ensuite  la  puissance  de 


(1)  La  nature  a  fait  d'elle  son  chef-d'œnTre. 

(2)  Les  hommes  y  soirent  '  y  goûtent)  tons  les  plaisirs. 

(3)  Ce    qui    concerne    la    reine   n'est    pas   dans   Platon.   Ces   détails  (fort 
gradeu)  sont-ils  d'Héroët?  On  peat  le  croire. 

(4)  An  ciel. 

(5)  Notre  ami. 

(6'  Voir  :  h  Banquet,  p.  396. 

On  lit  dans  h  C<mrtMa%  «  qae  béante  ne  peat  être  sans  tmoté  ». 

(7)  Conclusion  Cl  H  9-1 128). 


-  70  - 

Pamour   est   telle   que   celui   qui   le  cherche  avec  soin 
l'obtient  nécessairement  : 

«  Ne  craignez  plus,  prenez  cette  espérance 
Que  vraie  Amour  n'est  point  sans  récompense.  » 


c.  —  Troisième  livre. 

La  Volupté  est  la  fille  de  l'Amour  ;  elle  assure  la  perpé- 
tuité de  la  race  humaine  (1144)  (1).  Je  prouverai  que 
l'Amour  est  l'origine  du  vrai  bonheur  (1175). 

Le  bien  absolu  est  tout  en  Dieu  (1182)  ;  sur  la  terre,  il 
n'y  a  qu'un  bien  relatif  (1188)  ;  pour  plus  d'exactitude, 
disons  que  l'Amour  est  un  moindre  mal,  que  la  femme 
n'est  pas  belle,  mais  seulement  moins  laide  (1205).  Notre 
vie  est  un  voyage  nécessaire  qu'il  faut  achever  (1216)  ; 
c'est  l'Amour  qui  nous  fournit  un  compagnon,  un  ami 
pour  la  route  et  qui  des  deux  voyageurs  •  ne  fait  qu'un  » 
(1231).  De  cette  façon,  l'amie  supporte  plus  facilement  les 
maux  si  nombreux  de  la  vie  ;  bien  plus 

«   Encore  osé-je  dire  un  point, 

S'elle  (si  elle)  a  du  mal,  qu'elle  ne  le  sent  point.  »  (1258) 

Le  plus  •  grief  »  de  ces  maux  est  l'ignorance  (2).  Celui 


(1)  A  partir  du  vers  1180,  Héroët  s'inspire  de  Platon  (le  Banquet)  : 

\°  Discours  d'Agathon  (pp.  378-383)  sur  l'Amour,  le  plus  jeune,  le  meilleur 
des  dieux  et  aussi  le  plus  beau  ;  il  rapproche  les  hommes,  suscite  les  vertus 
sociales  et  forme  les  bons  poètes  ; 

2*  Discours  d'Alcihiade  (pp.  411-423)  :  Eloge  de  Socrate,  qui  rend  meilleurs 
ses  amis  et  pratique  toutes  les  vertus. 

(2)  Le  Banquet  (p.  398)  :  L'amour  tient  le  milieu  entre  la  sagesse  et  l'igno- 
rance. 11  préfère  ce  qui  est  beau,  par  conséquent  la  sagesse  (ou  philosophie). 
—  Bt  page  369  :  C'est  le  dieu  qui  répand  le  plus  de  bienfaits  sur  les  hommes. 


-  71  — 

qui  aime  bien  est  moins  ignorant  que  les  autres  hommes  ; 
l'amour  enseigne  à  piaire  et  à  connaître,  car — 

t  Le  réveillenr  des  esprits  eudormis  ^,  (1271) 

C'est-à-dire  l'amour,  ne  «  nous  laisse  rien  ignorer  »  de  ce 
qui  rend  le  bonheur  durable. 

La  femme  qui  aime  sait  ce  qui  convient  à  son  ami, 
comment  elle  apaisera  son  courroux  (1286)  et  comment 
elle  préviendra  ses  désirs  (1291)  ;  elle  n'est  donc  pas  une 
ignorante,  bien  que  les  secrets  de  Dieu  lui  échappent 
(1302)  :  elle  connaît  du  moins  les  lacunes  de  son  savoir  et 
ses  défauts  ;  elle  est  moins  ignorante  que  les  autres 
femmes  ;  or,  sachez — 

Que  connaissance  et  science  de  soi 

En  ce  monde  est  tout  le  plus  grand  savoir 

Que  nous  saurions  désirer  et  avoir.  »  (1316-1318) 

Cette  science  «  si  désirable  »,  nous  ne  l'avons  pas  ;  mais 
la  femme  qui  connait  son  semblable  (c'est-à-dire  son  ami) 
n'a-t-elle  pas  •  presque  la  connaissance  de  soi  *  ?  (1321) 

En  le  pénétrant,  elle  s'instruit  et  se  découvre  elle-même. 

One  amante  véritable  ne  saurait  être  taxée  d'ignorance, 

t  Car  l'ignorante  ou  sotte  n'aime  point.  »  (1339) 

Celle-ci  ne  sait  pas  garder  son  ami,  ni  le  ramener 
lorsqu'il  s'est  éloigné  d'elle  : 

«  Telle  (1)  est  vouée  à  maligne  fortune. . . . 
Mais  sans  amour,  et  sans  savoir,  mal  née. 
Mérite  pis  que  d'être  abandonnée.   <  (135o-13o8). 

Moi,  au  contraire,  je  suis  si  sûre  de  «  ma  science  »  (mon 


(1)  Une  femme  aussi  ignorante. 


-  72  — 

savoir-faire)  que  j'ai  désiré  perdre  mon  ami   «   pour  le 
retrouver  »  (1362)  et  l'enlever  à  mes  rivales. 

Après  l'ignorance,  ce  qu'il  y  a  de  plus  fâcheux,  c'est  la 
laideur  ou  la  maladie.  Si  la  beauté  suppose  la  bonté, 

«   . .  .Laideur  est  signe  de  tout  vice. . . . 

Et  se  peut  dire  image  de  malice.  »  (1382)  (1). 

Une  femme  qui  aime  et  qui  est  aimée 

«  Oncques  ne  fut  laide  ou  malicieuse.  »  (1384) 

Sans  doute,  l'Amour  ne  change  pas  les  traits  physiques, 
mais  il  embellit  celle  qui  a  la  noblesse  du  cœur  (1395)  et 
ajoute — 

«  Je  ne  sais  quoi  qu'on  ne  peut  exprimer 

Qui  se  fait  plus  que  les  beautés  aimer.  »  (1400) 

Lia  grâce  cache  ou  excuse  la  laideur  (2)  (1406).  La  femme 
«  qui  aime  bien  »  est  savoureuse  ;  de  plus,  elle  n'est  pas 
ignorante  ;  elle  est  «  «xempte  du  péché  de  laideur  ». 
(1424)  (3). 

Les  amants  ne  sont  jamais  malades,  parce  que  la  santé 
de  l'âme  leur  assure  celle  du  corps  (1436)  ;  quand  l'âme 
est  affligée,  la  chair  éprouve  le  même  tourment.  Le 
corps  se  compose  de  quatre  éléments  :  feu,  air,  eau  et 
terre  ;  l'Amour  en  est  le  modérateur  ;  c'est  un  cinquième 
élément  :  la  quinte-essence  (1450).  Qui  en  userait  bien 
resterait  sain  et  ne  mourrait  point. 


(1)  Renan  a  dit  que  la  beauté  est  une  vertu.    —   Plus   loin,  Héroët  parlera 
«  du  péché  de  laideur  ». 

(2)  La  Fontaine  : 

«  Et  la  grâce  plus  belle  encore  que  la  beauté.  » 
(33  Le  Banquet  (p.  380     L'amour  est  délicat,  d'une  essence  subtile  ;  il  a, 
par-dessus  tout,  la  grâce 


-  73  - 

Récemment,  mon  ami  fut  malade  ;  je  souÉfrais  autant  que 
lui  ;  je  le  soignai,  mais  ce  qui  le  guérit,  ce  qui  «  enchan- 
ta •  (1)  son  mal,  ce  fut  ma  présence,  ma  vue,  ma  ferme 
TolODté  (1472}:  cette  force  morale  est  telle  que,  moi  vivante, 
il  ne  peut  mourir  (1477),  et  je  mourrais  aussitôt  après 
lui  (2)  :  d'ailleurs,  son  action  est  également  puissante  sur 
moi-même  : 

t  Si  forte  est  une  volonté  sienne 

Qu'il  m'en  (3)  gnérit  avant  qne  mal  m'advienne.  >  (1484) 

La  pauvreté  ne  saurait  nous  atteindre  : 

<  (3elle  qui  aime  est  riche  à  suffisance.  >  (1495) 

Les  amants  sont  exempts  d'ambition  et  d'avarice:  ils 
ne  sentent  pas  «  le  mal  venant  de  pauvreté  ».  (1504) 
Aussi,  je  n'approuve  les  plaintes  ni  les  gémissements  : 

<  Tons  les  écrits  et  larmoyants  aoteors. 

Tout  le  Pétrarque  et  ses  imitateurs. 
Qui  de  soupirs  et  de  froides  querelles  (plMotes^ 
Remplissent  l'air  en  parlant  aux  étoiles. 
Ne  fassent  point  soupçonner  qu'à  aimer 

Entre  le  doux  il  y  ait  de  l'amer  (4; (i5ll-lol6) 

Fuyez  ces  sots  et  lourds  persuadeurs. 

Pour  vous  tirer  (attirer)  qui  n'ont  point  d'autre  aimant 

Que  compter  manx  quils  souffrent  en  aimant  fo>.  »  (1522) 


(1)  An  sens  maçiqne. 

(2)  La  sédojs&nte  doctrine  da  poète  ne  ta  pas  sans  quelque  ioeolMNim. 

(3)  DumL 

(4  '  Cette  uppuuUuD  «ntie  ie  ^«mz  et  l'user  se  troove  éna  aMôte  «Bteors 
du  temps,  surtout  chex  Mar^erite   de  Nararre.    (Dem.  poésies,   p.  IIL)  - 
Gohin. 

(5,  Cttte  critique  de  l'école  pétrarquiste  ne  manque  pas  de  sarenr. 


—  74  - 

^'amant  véritable  est  gai,  heureux,  ami  des  plaisirs  et 
de  la  joie  ;  son  amie  ne  s'en  offensera  point  et  l'imitera 
(1536).  D'où  viennent  donc  ces  tragiques  histoires  d'amants 
malheureux  ?  —  C'est  qu'ils  ne  savent  pas  t  s'entr'aimer  »  ; 
ils  sont  aveugles,  sans  jugement,  emportés,  jaloux: 
de  là,  des  craintes,  des  pleurs,  de  l'inconstance,  «  des 
blasphèmes  contre  notre  Amour  »  (1558),  des  vanteries, 
des  indiscrétions,  par  conséquent  «  des  querelles  et  des 
combats  »  (1566). 

Le  vrai  Amour  est  heureux  ;  il  échappe  aux  hasards  de 
la  fortune  (1576)  ;  il  finit  par  obtenir  tout  ce  qu'il  demande  ; 
aussi,  est-il  rare  — 

«  Et  qui  l'a  eu,  l'a  eu  par  don  de  grâce  (1).  >  (1582) 

On  nous  fait  une  objection  :  L'Amour  est  une  violente 
passion  qui  égare  la  raison  de  l'homme.  —  C'est  une 
passion,  je  l'accorde  (I59i;  ;  mais  il  y  a  des  passions 
bonnes:  d'autres,  mauvaises  ;  l'amour  n'est  pas  à  blâmer  ; 
dès  qu'il  envahit  le  cœur  d'un  homme, 

«  Il  veut  régner  seul  et  sans  compagnie. 

0  bon  tyran  !  0  douce  tyrannie  ! 

Et  si  c'est  mal,  ô  heureuse  malice. 

Qui  ne  reçoit  avec  elle  aucun  vice  !  »  (1605-1608) 

De  plus,  si  une  femme  aime  un  homme  engagé  ailleurs, 
qu'elle  ne  se  décourage  pas,  qu'elle  persévère,  qu'elle 
refuse  tout  hommage,  qu'elle  soit  en  même  temps  «  hardie 
et  craintive  »  (1634)  :  elle  finira  par  réussir  ;  l'ami  qui 
•  lui  est  destiné  »  (1638)  se  tournera  vers  elle,  comme 
malgré  lui. 


(1  )  Héroët  veut  atténuer  Pexagération  de  son  optimisme. 


-  78- 

<  Pensez  qn'amoar  vient  de  similitade  (1) 
Tant  d'esprits  que  de  complexions  ».  (1643) 

Si  donc  je  me  suis  attachée  à  mon  ami,  c'est  parce  que 
je  lui  ressemble  ;  il  est  venu  à  moi  pour  la  même  raison. 

«   Dames,  je  vous  promets 

Qo'il  n'adviendra  et  il  n'advint  jamais 
Que  vraie  amour  n'ait  été  réciproque.  >  (2) 

Pour  être  heureuses,  sacrifiez  votre  cœur  à  l'ami  et 
laissez-le  vous  gouverner  : 

«  Et  s'il  ne  fait  bien  et  beureusement 

Vivre  chacune  en  ses  amours  contente, 

Ne  m'appelez  jamais  parfaite  amante  (3).  >  (1662) 


Ajoutons  à  cette  analyse  plusieurs  observations  sur  le 
poème,  avant  d'aborder  la  philosophie  d'Héroët. 

La  forme  du  monologue  cache  la  personnalité  de  l'au- 
teur et  semble  le  rendre  étranger  à  la  discussion  ;  c'est  un 
inconvénient,  mais  il  est  compensé  par  le  mouvement 
donné  à  l'exposition  :  nous  n'avons  pas  devant  nous  des 
abstractions  :  c'est  un  personnage  vivant  :  c'est  l'amante 


(1)  Platon  (Lysit),  p.  270)  cite  an  rers  d'Empédocle  :  «  Un  dieu  conduit  le 
semblable  vers  le  semblable.  •  Voir  aussi  /e  Banquet  (pp.  369  et  suiyantes),  à 
propos  des  Androgynes.  (Gohin.) 

Mar^erite  de  Navare  a  dit  également  :  «  Amour  ne  peut  être  re<;u  que  de 
son  semblable.  •  Lettre  à  Françoi»  /".  (Voir  A.  Lefranc,  1897  :  Bévue  de  VEeoU 
dm  hxtvttM  itude*.) 

(2)  Question  déjà  exposée.  (Voir  plus  haut  :  Autre  iiwetition.) 

(3)  Telle  est  la  conclasinn  :  le  bonheur  est  pour  la  femme  dans  la  complète 
abdication  de  sa  volonté.  Voilà  qui  surprendra  nos  contemporaines  que  ten- 
tant les  récentes  théories  d'émancipation. 


-16- 

parfaite  qui  nous  confie  ses  idées  et  ses  sentiments  et 
donne  un  accent  personnel  à  la  doctrine  du  poète. 

Héroët  n'a  jamais  perdu  de  vue  qu'il  opposait  une 
réplique  à  l'Amie  de  Court.  Dans  le  premier  livre  notam- 
ment (47i-496),  son  héroïne  exalte  les  mérites  de  son  ami; 
c'est  à  lui  qu'elle  doit  ses  qualités  ;  elle  lui  attribue  tout  le 
mérite  de  «  sa  perfection  ».  Par  contre,  l'Amie  de 
Court  (1)  ne  s'occupe  que  d'elle-même  et  de  ses  propres 
vertus  ;  elle  prétend  corriger  son  mari  et  le  «  domestiquer  »  ; 
s'il  est  lourd,  elle  le  rendra  habile  en  peu  de  temps  ;  s'il 
est  cruel,  par  elle  il  deviendra  gracieux. 

Certains  critiques  préfèrent  le  premier  livre  aux  deux 
autres  ;  quels  que  soient  ses  mérites,  nous  croyons  que 
le  deuxième  lui  est  supérieur.  Il  y  a,  vers  la  fin  (593-608), 
des  expressions  qui  paraissent  vives,  mais  il  faut  les 
interpréter  au  sens  platonique  ;  d'ailleurs,  elles  sont 
anodines  pour  l'époque.  Malgré  quelques  subtilités,  ce 
deuxième  livre  nous  semble  plus  agréable  et  plus  éloquent 
que  le  premier;  il  a  plus  de  chaleur  et  d'élévation. 

Avouons  toutefois  qu'il  y  a  quelque  chose  de  factice  et 
d'artificiel  dans  cette  idée  :  si  mon  ami  meurt  le  premier, 
je  ferai  ou  ne  ferai  pas  ceci  ou  cela.  Mais,  le  procédé  étant 
admis,  il  faut  dire  qu'il  prête  à  de  beaux  développements, 
eelui-ci  par  exemple  :  la  mort  sépare  les  amants,  en  res- 
pectant leur  amour  ;  il  persiste  pleinement  dans  les  âmes  ; 
rien  ne  peut  l'affaiblir  par  delà  la  tombe  (2j.  Marguerite 
de  Navarre  a  exposé  la  même  idée  avec  une  grande  force 
(Les  Marguerites,  Mort  et  résurrection)  : 

«   Où  mort  (la  mort)  a  été, 

Amour  vivant  sera  pour  jamais  arrêté  (3).  » 


(1)  Page  29.  (Voir  note  de  Gohin. 

(2)  Voir  :  Gohin,  p.  37. 
f3)  Sera  conservé  vivant. 


-  77  — 

Le  troisième  livre  est  inférieur  aux  deux  autres.  L'expo- 
sition en  est  plus  claire,  mais  plus  terne,  un  peu  terre  à 
terre  ;  il  y  des  contradictions  ;  l'enchaînement  n'est  pas 
rigoureux,  et  les  développements  paraissent  d'ordre  secon- 
daire. De  plus,  la  fin  est  brusque  :  on  attend  une  conclu- 
sion générale  qui  ne  vient  pas:  on  dirait  que  l'œuvre 
n'est  pas  achevJo.  :est,  d'ailleurs,  un  dCi'.i  ;L  commun  aux 
auteurs  du  xvf  siècle  ;  peu  soucieux  d'un  bon  plan,  ils 
s'amusent  aux  détails  imprévus  de  la  route  et  oublient 
parfois  le  but  final  :  ils  ont  produit  plutôt  des  Essais  que 
des  livres. 

I  m.  —  La  philosophie  d'Héroët. 

Il  n'a  pas  une  doctrine  bien  arrêtée,  ou  coordonnée  en 
système  ;  ce  sont  des  vues  en  quelque  sorte  juxtaposées  ; 
elles  sont  intéressantes  et  ingénieuses,  mais  sans  lien 
solide,  ni  conclusion  rigoureusement  déduite  ;  pas  de 
synthèse  ;  des  développements  un  peu  capricieux,  à  la 
façon  des  dialogues  platoniciens  où  les  mêmes  questions 
sont  reprises  plus  d'une  fois,  mais  où  les  principes  sont 
plus  fortement  établis. 

Nous  estimons  que  le  point  central  du  poème  est  la 
théorie  de  la  réminiscence  et  de  la  noble  ascension  par 
laquelle  de  la  beauté  terrestre  on  parvient  à  la  beauté 
suprême  deuxième  livre,  899-967)  ;  en  somme.  Héroêt. 
comme  Platon,  ne  voit  dans  l'Amour  qu'une  pure  idée 
intellectuelle. 

On  a  dit  qu'il  fut  pétrarquiste  à  la  façon  de  Maurice 
Scève  ;  ce  n'est  pas  notre  avis.  Rappelons-nous  sa  tirade 
vigoureuse  contre  les  pétrarquistes  larmoyants  (m.  1507- 
1525)  ;  il  a  vu  plus  haut,  ayant  puisé  directement  aux  sources 
platoniciennes  :  nous  ne  croyons  pas  qu'il  «  ait  voulu  être 
le  Pétrarque  français  (1)  ».  D'ailleurs  ses  contemporains 
l'ont  admiré  comme  philosophe  platonicien,  non  comme 

^r— 

(1)  E.  Faguet,  XVI'  Siide,  p.  209. 


-  78  - 

imitateur  de   Pétrarque  et   des    poètes    italiens    de    la 
Renaissance. 

Il  procède  de  Platon  lui-même.  Toutefois  ce  n'est  pas  un 
simple  traducteur  (1)  ;  il  a  mis  en  vers  avec  une  réelle 
indépendance  ses  vues  essentielles  sur  l'Amour,  en 
s'inspirant  quelquefois  des  commentateurs  italiens,  en 
particulier  du  Courtisan  de  Gastiglione,  en  ajoutant  des 
traits  personnels  où  il  fait  preuve  d'ingéniosité  avec  un 
optimisme  invariable. 

A  vrai  dire,  un  lecteur  familier  avec  Platon  devine  sans 
peine  qu'Héroët  n'a  pas  étudié  le  texte  grec  et  s'est  servi 
d'une  traduction  latine,  car  son  poème  ne  rappelle  pas  la 
souple  allure,  ni  la  magistrale  simplicité,  ni  la  variété  de 
la  prose  platonicienne. 

Etienne  i^asquier  (2)  voulait  qu'on  introduisît  dans  notre 
littérature  «  la  substance  et  la  moelle  des  anciens  cbefs 
d'oeuvre  »,  non  les  mots  (3).  C'est  ce  qu'avait  déjà  prétendu 
faire  Héroët  :  il  nous  a  donné  «  la  substance  »  de  Platon 
sur  l'Amour,  à  une  époque  où  ce  philosophe  était  ignoré 
e^  France,  en  dehors  de  son  groupe. 

Sa  tendance  est  de  chercher  la  profondeur  et  aussi  de 
viser  très-haut  ;  de  là,  quelque  lourdeur,  de  la  recherche  ; 
il  écrit  '  doctement  »,  suivant  une  expression  de  Marot(4), 
trop  doctement  peut-être  pour  un  poète.  Il  garde  toujours 
la  gravité  d'un  philosophe  qui  porte  ses  regards  vers  le 
ciel  ou  qui  scrute  les  replis  du  cœur  humain  ;  c'est  ce  qu'il 
a  loué  uniquement  chez  Marguerite  de  Navarre  (Epitaphe)  : 

«  Si  la  mort  n'est  que  séparation 
D'âme  et  de  corps,  et  que  la  connaissance 

(1)  Contrairement  à  l'opinion  de  M.  Bourciez  (Biatoire  littéraire  française, 
de  JuUeville,  vol.  III,  p.  127,  A.  Colin),  M.  Gohin  est  plus  exact  en  disant 
qu'Héroët  «  a  paraphrasé  »  (p.  83). 

(2)  U  est  de  la  génération  qui  suivit  (1529-1615). 

(3)  Voir  :  Egger,  L'Hellénisme  en  France,  l,  p.  240. 

(4)  Voir:  Gohin,  p.  121,  note. 


—  79  — 

De  Dieu  s'acquiert  par  élévatioo 

D'esprit,  laissant  corporelle  alliance, 

Entre  la  mort  et  vie  différence 

De  Marguerite  aacane  ne  peut  être, 

Sinon  que.  morte,  a  (elle  a'  parfaite  science 

De  ce  que.  vive,  eût  bien  voulu  connaître   1\  • 

L'on  peut  appliquer  ces  vers  a  lui-même  ;  ils  marquent 
bien  ses  propres  aspirations. 

Une  dernière  remarque  sur  son  double  titre  d'évêque  et 
de  peintre  de  l'Amour.  Trois  autres  prélats,  plus  célèbres 
que  lui,  mais  non  plus  vertueux,  ont  abordé  cette  question. 

Huet  (2),  le  savant  évêque  d'Avranches,  a  dit,  dans  son 
Traité  sur  l'origine  des  ro?nans  :  •  Il  est  nécessaire  que 
les  jeunes  personnes  connaissent  cette  passion  l'amour) 
pour  fermer  les  oreilles  à  celle  qui  est  criminelle  et  pou- 
voir se  démêler  de  ses  artifices  et  pour  savoir  se  conduire 
dans  celle  qui  a  une  fin  honnête  et  sainte.  » 

Camus,  le  pieux  évêque  de  Belley,  l'ami  de  saint  Fran- 
çois de  Sales  11582-1653),  avait  précédemment  composé  une 
cinquantaine  de  romans  pour  nous  détourner  de  l'amour 
coupable  et  nous  inspirer  la  vertu. 

Plus  tard,  Fénelon  vl<351-17l5),  dans  son  Télémaque 
(livre  6,  épisode  d'Ëuctiarisi,  a  représenté  hardiment  les 
dangereux  effets  de  la  passion  pour  en  éloigner  le  duc  de 
Bourgogne,  son  royal  élève. 

Si  Héroët  peut  être  placé  au-dessus  de  Camus,  l'on  ne 
saurait  mettre  en  balance  son  talent  avec  le  génie  de 
Fénelon  ;  mais  l'on  admettra  qu'il  s'élève  plus  haut  que 
son  illustre  confrère  dans  ses  élans  mystiques. 


(1)  P.  120. 

(2)  1630-1721. 


-  80- 

§  IV.  —  Héroôt  a-t-ll  Imité  Ovide? 

La  question  paraîtra  singulière  à  ceux  qui  ont  lu  de 
près  la  Pay^faicte  A^nye  ou  parcouru  notre  analyse.  Nous 
devons  cependant  y  répondre,  parce  qu'un  critique  sérieux 
a  prétendu,  dans  une  histoire  qui  fait  autorité..  qu'Héroët  (1) 
traduisit  Ovide  :  «  Sans  parler  de  l'Androgyne  de  Platon, 
il  tourna  en  rimes  françaises  l'Art  d'ai?ner  du  poète 
latin  (2).  . 

Gaston  Paris  a  étudié  de  près  (3)  les  traductions 
d'Ovide  dans  notre  vieille  littérature  ;  demandons-lui  des 
indications  générales.  —  On  a  traduit  Ovide  à  partir  du 
xiF  siècle  ;  pour  le  xiif,  on  peut  citer  Jacques  d'Amiens, 
André  le  Chapelain  ;  la  première  partie  du  Roman  de  la 
Rose  (l'237)  annonce  «  l'épanouissement  »  de  cette  imita- 
tation  ;  elle  formule,  sous  l'influence  d'Ovide,  un  art 
d'amour  subtil  et  raffiné  qui,  dans  la  deuxième  partie, 
deviendra  grossier  jusqu'au  cynisme. 

On  a  souvent  traduit  VArt  d'Aimer,  les  Remèdes 
d'amour  (4),  les  Métamorphoses,  les  Héro'ides  ;  on  a  mêlé 
gravement  la  dévotion  et  la  galanterie.  Citons  Chrétien  Le 
Gonais,  qui  fit  un  poème  de  70,000  vers,  à  tendances  mora- 
les, avec  des  fragments  d'Ovide  (5). 

Nos  pères  ont  cru  que  l'amour  est  un  art  pourvu  de 
règles  précises  que  l'on  peut  enseigner  d'autorité  ;  ils  ont 


(1)  Histoire  delà  littérature  française  (de  Julleville),  t.  III.  Elude  de  M.  Bourciez, 
p.  127.  (A.  Colin,  1897.) 

(2)  Frédéric  Godefroy  [Histoire  de  la  littérature  française,  I)  a  compté 
parmi  les  œuvres  d'Héroët  ua  Art  d'aimer  d'après  Ovide. 

(3)  La  Poésie  au  moyen  âge,  pp.  189-211  (Les  anciennes  versions  françaises 
de  l'Art  d'aimer  d'Ovide),  Hachette  1885.  —  Littérature  au  moyen  âge, 
pp.  151-153,  Hachette,  1890. 

(4)  On  a  eu  un  faible  pour  ce  livre. 

(5)  Voir  :  Littérature  au  moyen  éige,  p.  79. 


—  81  - 

demandé  ces  règles  au  plus  spirituel,  au  plus  frivole  des 
poètes  latins  ;  tout  le  moyen  âge,  jusqu'à  la  Renaissance, 
a  été  infatué  d'Ovide,  le  poète  attitré  des  courtisanes 
romaines  :  le  grave  Dante,  après  avoir  mis  à  part  Virgile, 
chef  du  chœur  des  poètes,  classe  ainsi  les  autres  :  Homère, 
Horace,  Ovide,  Lucain  (UEnfey\  chant  IV). 

Au  X.VF  siècle,  la  vogue  d'Ovide  subit  une  première 
atteinte  par  la  diffusion  des  doctrines  platoniciennes  ; 
toutefois  il  fut  encore  partiellement  traduit  (O.  de 
Saint-Gelais,  Marot,  Gh.  Fontaine,  François  Habert). 
Enfin,  au  déclin  du  siècle,  Mathurin  Régnier  l'imita  et  le 
surpassa  dans  la  création  de  AI  ace  t  te  et  dans  l'A7nour 
qu'on  ne  peut  dompter. 

Est-il  besoin  de  prouver  que  les  théories  d'Ovide  sur 
l'amour  n'ont  rien  de  commun  avec  celles  de  Platon  et 
d'Héroët  ?  Nous  n'avons  pas  les  mêmes  raisons  que  nos 
aïeux,  d'accepter  les  premières  sans  contrôle  ;  nous 
pouvons,  à  l'exemple  d'Héroët,  choisir  Platon  et  négliger 
Ovide. 

Celui-ci  donne  des  leçons,  non  aux  matrones  ou  aux 
femmes  libres,  mais  aux  affranchies  :  il  enseigne  la 
galanterie  plutôt  que  l'amour  ;  son  élégance  et  son  goût 
ne  le  préservent  pas  toujours  de  la  grossièreté,  ni  même 
du  cynisme.  Il  prodigue  les  conseils  aux  hommes  et  aux 
femmes  pour  se  tromper  mutuellement  ;  comme  il  est 
spirituel  et  capricieux,  comme  il  a  mis  la  mythologie  en 
madrigaux  et  qu'il  a  chanté  la  galanterie  raffinée,  il  a  plu 
aux  Français,  à  ceux  du  moins  qui  aiment  la  comédie 
légère  et  les  faciles  plaisirs  (1).  Il  n'a  pas  d'idéal,  même 
dans  ses  meilleures  élégies  ;  c'est  un  citadin  qui  ne  voit 
dans  les  maris  trompés  que  des  rustres  (i^stici) ,  il  n'y  a 


(1)  On  a  relevé  des   souvenirs   d'Oride  dans    les  premières   comédies   de 
Corneille  (la  Suivante,  le  Menteur). 

6 


dans  toute  son  œuvre  que  libertinage  ;  il  n'}-^  a  rien  qui 
rappelle,  même  de  loin,  l'amour  selon  les  platoniciens. 

Héroët  n'avait  donc  rien  à  prendre  dans  ses  poèmes,  pas 
plus  dans  l'Art  d'aimer  que  dans  les  Elégies  ou  les 
Héroïdes.  Nous  n'avons  pas  trouvé  chez  lui  trace  d'imi- 
tation ;  il  peut  y  avoir  quelque  rencontre  de  détail,  comme 
il  arrive  aux  auteurs  qui  traitent  un  sujet  semblable  ou 
■qui  ont,  par  aventure,  puisé  à  des  sources  communes  ;  mais 
rien,  à  notre  avis  du  moins,  n'autorise  à  dire  qu'Héroët 
fut  disciple  ou  traducteur  d'Ovide.  11  a  rompu  précisément 
avec  ses  fades  et  subtils  imitateurs  ;  il  a  relevé  la  poésie 
de  son  temps  par  le  sujet  même  et  par  la  dignité  du  style, 
préparant  les  voies,  non  à  Régnier,  mais  a  Ronsard.  Il 
n'est  pas  un  poète  erotique  à  la  façon  d'Ovide  ;  il  est  un 
Vrai  néo-platonicien. 

D'ailleurs,  MM.  Gobin  et  A.  Lefranc,  toujours  bien 
informés,  n'ont  soufflé  mot  de  cette  prétendue  imitation 
d'Ovide:  M.  G.  Lanson,  de  son  côté,  dans  son  exacte 
Bibliographie  du  X  F/"  siècle  (1),  n'a  pas  mentionné  Héroët 
comme  traducteur  du  poète  latin. 

En  attendant  des  preuves  positives  du  contraire,  il  faut 
admettre  qu'Héroët  ne  doit  rien  au  chantre  de  Corinne, 
l'affranchie  romaine. 


%  v.  —  Héroët  et  le  féminisme. 

Une  surprise  attend  le  lecteur  d'Héroët,  c'est  d'appren- 
dre qu'il  fut  mêlé  à  la  querelle  du  féminisme,  tel  du  moins 
que  le  xv«  et  le  xvi»  siècle  l'entendirent.  Il  s'agissait,  non 
de  droits  sociaux  ou  de  revendications  politiques,  mais 
de  culture  intellectuelle  et  morale.  Or,  admettre  l'éduca- 
tion complète  de  la  femme,  c'était  poser  le  problème  du 


{\).  Manuel  de  Bibliographie  (1500-1900^;  Hachette,  1909. 


-  88  - 

féminisme  avec  toutes  les  coDséquences  que  comportent 
les  transformations  sociales  (1). 

Sans  remonter  au  moyen  âge  proprement  dit,  qui  sou- 
leva la  question,  mais  sans  résultat  positif,  rappelons 
qu'au  début  du  xve  siècle  Christine  de  Pisan,  fort  érudite 
elle-même,  avait  dit  que  l'étude  ne  peut  qu'améliorer  et 
relever  les  femmes  :  «  comment  est-il  à  penser  que  (celui) 
qui  «  suit  bonnes  leçons  et  doctrines  en  doit  empirer  ?  »  (2). 

La  Renaissance  et  la  Réforme  établirent  le  droit  de  la 
femme  à  liustruction  et  le  firent  prévaloir  en  théorie.  Les 
humanistes  développèrent  ce  thème  avec  plaisir;  Vives, 
un  espagnol  (1492-1540)  (3),  Erasme,  spirituel  autant 
qu'érudit  (1467-1536),  ont  demandé  que  «  dans  les  classes 
.  élevées  la  femme  participe  à  la  vie  intellectuelle  de  la 
»  nation  à  laquelle  elle  appartient  (4)  »,  sans  préciser 
le  programme  de  ses  études.  Ils  placent  la  femme  en  face 
de  l'homme  et  lui  confèrent  les  mêmes  droits  intellectuels. 

Erasme,  dans  son  livre  de  •  la  Petite  Assemblée  » 
{Sénat ii.lus).  met  en  scène  plusieurs  femmes  :  l'une  d'elles 
déclare  que  les  hommes  sont  des  usurpateurs,  des  tyrans, 
et  qu'il  faut  secouer  leur  joug  en  proclamant  l'égalité,  car 
les  femmes,  étant  capables  de  science,  peuvent  remplir  les 
charges  et  les  emplois. 

Dans  un  autre  ouvrage  {le  Mariage  chrétien),  le  même 
auteur  expose  que  le  jeune  homme  doit  chercher  princi- 
palement dans  sa  fiancée  l'équilibre  moral  et  une  excel- 
lente culture. 

D'après  M.  A.  Lefranc.  le  vrai  précurseur  du  féminisme 


(1)  Cette  question  a  été  fort  bien  traitée  par  M.  A.  Lefranc  -.Revue  dea 
études  rabeiaisienne»  (1904),  «  Le  tiers  livre  de  Pantagruel  et  la  querelle  des 
femmes  »  ;  —  Cours  du  collège  de  France  (décembre  1 909). 

(2)  Le  livre  de  la  cité  de»  dame». 

(3)  De  itutitutione  chri»tiana /eminœ  (1538). 

(4)  Cours  de  M.  Lefranc. 


1 


-  84  - 

moderne  est  Cornélius  Agrippa,  un  allemand  (1486-1535)  (1). 
La  femme,  dit-il  en  substance,  est  injustement  réduite  à  la 
quenouille  et  aux  soins  du  ménage  par  la  tyrannie 
masculine  ;  elle  doit  être,  non  la  servante,  mais  la  compa- 
gne inséparable  de  l'homme  et  la  maitresse  du  logis  ; 
qu'on  lui  donne  une  meilleure  éducation,  afin  qu'elle  soit 
réellement  une  mère  de  famille  honorée. 

Les  femmes  écrivains  proclamèrent  les  mêmes  princi- 
pes ;  Marguerite  de  Navarre,  ensuite  Louise  Labé 
chantèrent  l'amour,  en  l'ennoblissant,  en  élevant  la  femme 
au  niveau  de  l'homme.  Elles  protestaient  à  leur  manière 
contre  la  tradition  gauloise,  en  exaltant  l'amour  courtois 
et  épuré. 

Dès  1530,  il  y  eut  comme  «  une  floraison  d'idéalisme  (2)  » 
et  an  renouveau  de  courtoisie  ;  c'était  la  revanche  des 
violentes  et  classiques  déclamations  que  Jean  de  Meung 
avait  lancées  contre  les  femmes  (3). 


Le  poème  d'Héroët  donna  un  nouvel  aliment  à  la  que- 
relle en  ravivant  l'ardeur  des  champions  de  la  femme  par 
des  arguments  philosophiques.  En  effet,  s'il  représente 
son  héroïne  soumise  à  l'ami,  ne  vivant  que  par  lui  et  pour 
lui,  il  rélève  sur  le  même  piédestal,  lui  prête  les  mêmes 
aspirations  vers  un  idéal  divin  ;  il  la  suppose  instruite, 
avisée,  d'une  culture  raffinée  ;  on  sent  qu'au  fond  il  la 
considère  comme  supérieure  à  l'homme  par  la  beauté  et 
l'intelligence.  Agrippa  n'avait-il  pas  dit,  après  Platon, 
Gastiglione  (dans  le  Courtisan),  n'avait-il  pas  répété  (4) 
que  la   Beauté  est    la   splendeur  du  visage  divin  et  que 


(1)  De  nobilitate  et  prœcellentiâ  fœminei  sexûs  (1529). 

(2)  M.  A.  Lefranc  :  Revue  des  études  rahelainennes,  1904. 
(3^  Roman  de  la  Rose,  deuxième  partie. 

(4)  Voir  :  Gohin,  p.  47,  note  1. 


—  85- 

«  par  la  beauté  particulière  d'une  femme  on  contemple 
celle  universelle  qui  tous  les  corps  embellit  »  ? 

L'éclatant  succès  de  la  Parfaicte  Amye  •  suscita  un 
orage  de  quinze  ans  (1)  ».  Gh.  d'Héricault  C^)  a  observé 
finement  que  «  ce  n'est  ni  un  conte,  ni  un  roman,  mais  un 
poème  de  chevalerie  féminine  ».  A  la  Cour,  dans  la  classe 
lettrée,  on  prit  parti  pour  ou  contre  les  théories  d'Héroët  ; 
on  mit  une  incroyable  passion  à  ce  débat  ;  on  publia  des 
livres  pour  approuver  ou  combattre  l'amour  selon  les 
néo-platoniciens  ;  ce  fut  une  joute  des  plus  intéressantes. 
.  Jamais  peut-être,  dit  M.  A.  Lefranc,  dans  tout  le  cours 
du  xvF  siècle,  une  œuvre  littéraire  n'a  réussi  à  causer 
une  pareille  émotion...  »  L'on  peut  dire  •  que.  dans  les 
huit  ou  dix  années  qui  précédèrent  l'avènement  de  la 
Pléiade,  la  querelle  des  femmes  demeura,  avec  la  résur- 
rection du  platonisme,  le  fait  le  plus  saillant  de  l'histoire 
des  idées  »  (3). 

La  Borderie,  l'auteur  de  l'Amie  de  Court,  réfuté  par 
Héroêt,  eut  donc  le  dessous  :  il  fut  même,  dans  sa  défaite, 
délaissé  par  ses  propres  amis  (4).  Charles  Fontaine  publia 
la  Contre- Amye  de  Court  (Lyon,  1543a  où  il  exalte 
l'amour  désintéressé  et  fondé  sur  l'honneur.  Almaque 
Papillon,  valet  de  chambre  du  roi  et  ami  de  Marot,  donna 
le  Nouvel  Amour,  où  il  célèbre  la  chasteté  ;  Marot,  dans 
une  Epître,  «  abhorra  folle  amour  »  ;  Ch.  de  Sainte-Marthe 
défendit  la  même  doctrine  dans  ses  Dixains. 

Maurice  Scève,  qui  admirait  fort  Marguerite  de  Navarre, 
chanta  la  beauté  plutôt  que  la  femme  {Délie,  Lyon,  1.544) 
et  fut  à  la  fois  disciple  de  Pétrarque  et  de  Platon.  Louise 
Labé  <155o),  sans  proscrire  (loin  de   là)   l'exaltation  des 


(1)  A.  Le&anc,  ibid. 

(2^  Reemieil  de»  poète»  Jra»çaiê,  de  Crépet,  I. 

(3)  Bévue  de»  étude*  rabelai»ie»net,  1904. 

(4)  Voir  :  Gohin,  p.  xxzhl 


—  86  - 

sens,  éleva  très  haut  le  sentiment  de  l'amour  (1)  ;  elle 
connaissait  d'ailleurs  la  musique,  le  greCr  le  latin  et  les 
poètes  de  l'Italie.  Tous  ces  poètes  s'accordaient  sur  le 
point  essentiel  :  renoncer  aux  gaillardises  gauloises,  aux 
bas  calculs,  pour  proclamer  le  culte  de  l'Idéal. 


Rabelais  lui  même  entra  dans  la  lice,  à  sa  façon.  Le 
premier  livre  de  son  Pantagt'uel  (vers  1535)  avait  déjà,  à 
propos  de  l'abbaye  de  Thélème,  représenté  la  femme 
comme  l'égale  de  l'homme  (chap.  57)  :  «  Tant  noblement 
(ils)  étaient  appris  qu'il  n'était  entre  eux  celui  ne  (ni)  celle 
qui  ne  sût  lire,  écrire,  chanter,  jouer  d'instruments 
harmonieux,  parler  de  cinq  ou  six  langages  et  en  iceux 
composer  tant  en  carme  (en  vers)  qu'en  oraison  solue 
(en  prose) —  Jamais  ne  furent  vues  dames  tant  propres 
(élégantes),  tant  mignonnes,  moins  fâcheuses  (ennuyeu- 
ses), plus  doctes  à  la  main,  à  l'aiguille,  à  tout  acte 
muliebre  (féminin)  honnête  et  libre  que  là  (dans  l'Abbaye) 
étaient.  » 

Au  fond,  malgré  tout,  Rabelais  n'a  pas  aimé  la  femme  et 
l'a  durement  traitée  dans  le  troisième  livre  (1550),  où  il 
aborde  réellement  la  question  féminine  et  qui,  selon 
M.  A.  Lefranc,  fut  «  un  épisode  de  la  Querelle  »  ravivée 
par  la  Parfaicte  Amye  ;  il  s'est  déjugé  :  il  considère  la 
femme  comme  un  être  sensuel,  vicieux,  avide  surtout  du 
fruit  défendu.  Dans  le  mariage,  qui  est,  d'après  lui,  une 
affaire  de  chance,  il  s'agit  principalement  de  n'être  pas 
trompé  et  d'avoir  des  enfants  pour  perpétuer  la  race  ;  la 
femme  (chap.  30)  doit  «  être  instruite  en  vertus  et  honnê- 
teté, non  ayant  hanté  ne  fréquenté  compagnie  que  de 
bonnes  mœurs,  aymant  et  craignant  Dieu...  »  Il  lui  est 


(1)  Voir  :  A.  Lefranc,  Revue  d'Histoire  littéraire  de  la  France,  1896. 


-  87  - 

recommandé  par  Dieu  lui-même  «  d'adhérer  uniquement  à 
son  mari,  le  chérir,  le  servir,  totalement  l'aimer  après 
Dieu.  »  Les  vues  de  Rabelais  sont  pratiques,  terre  à 
terre  :  nulle  idée  vraiment  libérale  ou  philosophique. 

Après  lui,  Ronsard,  au  deuxième  livre  de  sa  Franciade 
,1572),  protestera  contre  la  tyrannie  masculine  par  la 
bouche  de  Glymène  rappelant  que  l'ile  de  Lemnos  connut 
le  bonheur  dès  qu'elle  fut  gouvernée  par  les  femmes  : 

«  Qa'heurease  fut  Leranos,  aa  temps  passé. 

Où  le  pouvoir  des  hommes  fut  cassé 

Par  la  finesse  et  prouesse  des  femmes  ! . . .   » 

Au  xvne  siècle,  on  traitera  de  l'instruction  des  femmes, 
à  l'hôtel  de  Rambouillet,  parmi  les  Précieuses,  aux 
Samedis  de  M^'e  de  Scudéry  et  dans  ses  romans.  Le 
problème  sera  porté  au  théâtre  par  Molière  (Les  Précieu- 
ses ridicules,  1659,  Les  Femmes  savantes,  1672). 

D'ailleurs,  à  la  suite  de  M''^  de  Scudéry,  trois  femmes 
s'illustrèrent  par  leur  talent  littéraire,  en  rivalisant  avec 
les  meilleurs  écrivains  :  M^^  de  La  Fayette,  Mme  de 
Sévigné  et,  à  un  degré  moindre,  M^e  de  Maintenon.  Et  ce 
fut  un  pieux  archevêque,  Fénelon,  qui  rédigea  dans  un 
esprit  libéral  le  Traité  sur  Véducation  des  filles  (vers 
1681). 

Aussi,  est-il  piquant  de  marquer  à  ce  propos  que  la 
question  avait  été  indirectement  posée,  ou  plutôt  reprise, 
au  xvF  siècle,  par  un  évêque  de  Digne,  dans  un  grave 
poème  que  M.  A.  Lefranc  appelle  «  une  sorte  de  catéchisme 
des  doctrines  professées  sur  l'Amour  »  par  les  néo- 
platoniciens. 

§  VI.  «  La  Parfaicte  Amye  »  et  tes  critiques. 

L'importance  et  le  mérite  de  ce  livre,  si  longtemps 
oublié  après  une  gloire  éclatante,  nous  paraissent  démon- 


-  88  — 

très.  Complétons  toutefois  notre  appréciation  par  celle 
d'autres  critiques  (en  dehors  de  ceux  mentionnés  plus 
haut),  afin  que,  par  cette  diversité,  l'opinion  du  lecteur  soit 
mieux  assise  et  plus  éclairée. 

Frédéric  Godefroj'  (1)  :  «  Sous  l'inspiration  des  idées  de 
Platon,  de  Dante  et  de  Pétrarque  (2),  Héroët  écrivit  avec 
«  charme  et  énergie,  quoique  d'un  ton  un  peu  didactique, 
la  Parfaicte  Amye.  C'est  la  peinture  d'un  amour  plutôt 
divin  qu'humain  et  dégagé  de  toute  sensualité.  » 

On  lit  dans  le  Dictionnaire  de  Larousse  (3)  qu'Héroët  eut 
une  grande  réputation  en  son  temps,  que  son  style  est 
terne  et  diffus,  que  la Pai^faicte  Atnye  est  un  poème  •  petit 
et  ennuyeux  ».  Le  rédacteur  de  cet  article  falot  termine 
par  une  citation  de  G.  Brunet  :  «  L'auteur,  qui  avait  étudié 
Platon,  essaye  de  mettre  en  vers  les  théories  du  Phèdre 
et  du  Symposium  (Banquet),  en  les  combinant  avec  le 
spiritualisme  chrétien.  »  Le  Larousse  nous  renseigne 
médiocrement  sur  Héroët. 

Au  contraire,  M.  E.  Faguet  l'a  jugé  avec  perspicacité  et 
finement  (4)  :  La  Pat^faicte  Amye  est  «  un  poème  court, 
mais  de  grande  importance...  ».  Livre  intéressant  qui 
marque  «  le  commencement  d'une  mode  littéraire  et  même 
mondaine  qui  se  continuera  à  travers  toute  la  Pléiade  et 
qui  aboutira  aux  Précieuses  rHdicules,  à  Armande  et  à 
Bélise...  ».  11  y  a  «  un  effort  souvent  heureux  du  vers  pour 
porter  la  pensée,  même  la  plus  abstraite  et  la  plus  subtile.  » 
A  l'appui,  l'excellent  Critique  fait  des  citations  assez 
étendues. 

Enfin,  pour  nous  borner,  nous  résumerons  le  jugement 


(1)  Hittoire  de  la  littérature  française,  I,  p.  591.  (Gaume,  1878.) 

(2)  Cela  est  bien  vague. 

(3)  Cette  vaste  compilation  n'est  pas  une  autorité    en  littérature  ;    mais, 
comme  on  la  consulte  beaucoup,  nous  avons  noté  ce  qu'elle  dit  de  notre  poète. 

(4)  Hitoire  littiraire /rançai*e,  I,  pp.  373-377  (Plen  1900). 


-  89  — 

autorisé  de  M.  Gohin  (1).  Il  loue  •  la  beauté  de  l'ensemble 
et  la  précision  de  l'analyse  ».  A  son  avis,  Héroët  «  explique 
la  doctrine  platonicienne  avec  une  éloquence  parfois 
sublime...  La  portée  morale  du  poème...,  ses  mérites 
littéraires,  la  force  de  la  pensée,  la  gravité  du  style  » 
justifient  son  succès  au  xvie  siècle  ;  l'on  peut  dire  que 
la  Parfaictc  Aniye  •  est  le  grand  œuvre  de  l'école  de 
Marot  ».  une  œuvre  vraiment  ^  héroïque  (2)  »,  selon 
l'expression  de  Claude  Gbappuys  : 

«  La  Maison-Neuve,  en  son  style  héroïque, 

Philosophie  a  joint  [\  Rhétorique, 

Où  le  trésor  de  son  bon  sens  lil)  déploie  (3). . .  » 

En  effet,  notre  philosophe  condamne  formellement  les 
fictions  des  romans  d'amour.  Pour  composer  son  livre,... 

c  II  n'est  besoin  de  fables  le  remplir  ; 

D'inventions  poétiques  je  n'use. . .  (25 1 

J'aime  le  vrai  et  non  pas  le  mensonge. . .      J040) 

On  ne  saurait  mieux  le  caractériser  qu'en  le  citant  lui- 
même  ;  il  a  produit  une  œuvre  de  bonne  foi  et  de  haute 
philosophie. 


Les  traits  essentiels  d'Héroêt  sont  fixés  :  nous  connais- 
sons l'homme  et  le  penseur  :  mais  il  nous  reste  à  parler  du 
poète,  après  avoir  apprécié  ses  poésies  diverses.  Elles 
sont  au  nombre  de  dix-sept  ;  cinq  seulement  retiendront 
notre  attention. 


(1)  Dans  la  Notice  biographique,  pp.   19,  29,  31,  32,  36,  37. 

(2)  En  jouant  sur  le  mot  Héroët. 

(3)  Discouis  de  la  Court  {1543\ 


CHAPITRE   VI. 

Fin  de  l'œuvre  d'Héroët 

III.  —  Poésies  diverses.  —   Le  poète. 

Il  y  a  peu  à  dire,  en  somme,  sur  les  poésies  d'Héroët, 
après  l'analyse  de  son  œuvre  principale  ;  les  pièces  qui 
accompagnent  celle-ci  sont  d'une  importance  très  inégale  ; 
elles  affectent  les  tons  les  plus  divers  ;  elles  achèvent  tou- 
tefois de  nuancer  la  physionomie  du  poète.  Il  en  est  une 
{Douleur  et  Volupté)  qui  expose  une  question  grave  et 
complexe  ;  une  autre,  plus  légère,  le  Blason  de  l'œil,  se 
rattache  à  une  mode  fort  curieuse  de  l'époque. 

Ici,  nous  voyons  Héroët  descendre  des  hauteurs  sereines 
de  la  sagesse  ;  il  s'humanise,  parfois  plaisante  avec  esprit  : 
il  est  même  usé  ;  il  reste  toujours  intéressant.  Nous  espé- 
rons que  cette  lin  de  voyage  à  travers  son  œuvre  ne  laissera 
pas  d'être  piquante. 

§  I.  —  Epitaphe  de  Louise  de  Savoie.  —  Cupido  et  Psyché.  — 
L'honneur  des  femmes. 

A.  —  Epitaphe  de  Louise  de  Savoie  (1)  (132  vers). 

C'est  un  monologue  de  la  princesse  défunte.  Il  y  a  de  la 
recherche,  de  l'artifice,  mais  une  certaine  élévation,  de 
nobles  sentiments  et  quelques  beaux  vers,  par  exemple  : 


(1)  Mère  de  Marguerite  de  Navarre  et  de  François  I*',  morte  en  1531. 


-    9l!- 

f  Ce  n'est  pas  moi  que  ta  (1)  vois  ici  morte, 
Ne  (ni)  je  ne  fus  onques  de  telle  sorte  ; 
Ce  qui  te  met  eu  pleurs  et  en  émoi 
A  mien  été,  mais  jamais  ne  fat  moi.  >  (5-8) 

Ce  corps  périssable  fut  dirigé  par  mon  âme  durant 
60  (2)  années  ;  j'ai  gouverné  la  France  et  «  rendu  la  Chré- 
tienté paisible  »  (26).  Ai-je  bien  ou  mal  fait  ?  Tu  ne  saurais 
en  juger,  ô  voyageur  ;  je  te  renseignerai  : 

«  Dire  te  veuil  (je  te  veux)  pourquoi  l'âme  a  permis 
Que  mon  corps  soit  à  tant  d'honneurs  soumis.  »  (48) 

Pour  me  rendre  immortelle,  mon  corps  «  s'est  continué 
«  par  un  autre  »  en  me  donnant  un  fils  et  une  fille.  Ce  fils 
est  un  roi  glorieux  (64),  dont  la  race  fera  durer  :  notre 
mémoire  et  notre  renom  ».  {12). 

«  Apaise-toi,  viateur  éploré, 

Reconnaissant  ce  qu'avais  ignoré (78) 

Cesse  tes  pleurs  et  serène  (3)  tes  yeux. 

Faisant  pour  moi  ce  qui  te  seyra  (4   mieux.  »  (84) 

Tu  trouveras  ma  fille  bien-almée  et  son  frère  dans 
l'affliction  ;  dis-leur  que  souvent  les  larmes  nuisent  à 
l'âme  des  trépassés.  Ma  fille  te  répliquera  que  c'est  la 
coutume,  qu'il  est  naturel  de  plaindre  ses  amis  et  de 
regretter  sa  mère  :  tu  la  réfuteras  en  disant  :  L'âme  ne 
doit  pas  sortir  de  sa  prison  terrestre  sans  la  permission  de 
Dieu  ;  lorsqu'il  rappelle  une  âme  à  lui,  il  ne  faut  pas  s'en 
plaindre  et  consentir  «  à  telle  délivrance  ».  (130). 


(1)  Elle  s'adresse  au  voyageur  oisif  qui  passe  devant  son  tombeau. 

(2)  Pins  exactement,  54. 

(3)  Rendre  serein,  tranquilliser. 

(4)  Deux  syllabes  ;  être  seyant,  (couTeifUr). 


—  92  — 

Clément  Marot  composa  une  Complainte  (1)  sur  la  même 
princesse,  en  forme  d'églogue,  à  la  façon  de  Virgile.  Le 
berger  Colin,  dans  l'espoir  d'une  récompense,  célèbre 
«  Louise,  la  mère  à  Margot  »,  une  bonne  mère,  fort  labo- 
rieuse. La  nature  et  les  animaux  en  deuil  ont  pleuré  sa 
mort  :  le  lis  en  est  devenu  noir,  «  et  les  troupeaux  en 
portent  noire  laine  » .  Mais  qu'on  se  rassure  :  Louise  est  aux 
Gbamps  Elysées....  Enfin  le  poète  invite  les  Nymphes  de 
Savoie  à  venir  en  France  pour  la  pleurer  et  répandre  sur 
sa  tombe  les  fleurs  de  leur  pays. 

Malgré  de  jolis  détails,  cette  églogue  est  assez  fade  : 
c'est  un  banal  exercice  de  mythologie  ;  bien  que  la  pièce 
d'Héroët  n'ait  échappé  ni  à  la  subtilité,  ni  au  convenu,  elle 
nous  paraît  préférable  à  celle  de  Marot. 

B.  —  L amour  de  Cupido  et  Psyché. 
(240  vers,  dont  80  d'Héroët.) 

C'est  un  poème  auquel  ont  collaboré,  chacun  pour  dix  hui- 
tains,  Claude  Chappuys,  Héroët  et  Mellin  de  Saint-Gelais; 
c'est  une  sorte  de  joute  amicale  entre  ces  trois  poètes. 
Ils  ont  fourni  la  légende  d'une  tapisserie  perdue,  dont  les 
huitains  (ainsi  que  les  figures)  furent  repris  sur  des  ver- 
rières que  l'on  peut  encore  voir  au  château  de  Chantilly  (2)  ; 
Anne  de  Montmorency  les  avait  commandées  pour  sa 
résidence  d'Ecouen  (1542-1544). 

D'abord,  Chappuys  raconte,  non  sans  charme,  l'histoire 
de  Psyché  jusqu'à  la  fin  de  la  première  nuit. 

Héroët  (81-160)  prend  la  suite.  Les  sœurs  de  Psyché, 
jalouses,  lui  donnent  un  mauvais  conseil.  Elle  veut,  par 
une  coupable  curiosité,  connaître  le  jeune  dieu  ;  l'ayant 
réveillé,  elle  doit  s'enfuir  ;  elle  se  jette  à  l'eau  ;  comme  elle 


(1)  Thinot  et  Colin  (274  Ter»). 

(2)  V.  Gohin.  (Notice,  p.  61.) 


-  93  - 

ne  peut  se  noyer,  elle  implore  en  vain  Gérés  et  Juoon  ;  elle 
est  bannie  du  ciel,  à  la  grande  joie  de  Vénus. 

Notre  poète  a  plus  de  force  que  Ghappuys,  mais  inuias 
d'aisance  et  d'agrément. 

La  fin  de  l'aventure  et  son  heureux  dénouement  sont 
racontés  par  Saint  (relais  avec  un  effort  évident  et  la 
recherche  de  l'effet  poétique  :  il  nous  parait  inférieur  aux 
deux  précédents. 

En  somme,  ces  vers  faits  sur  commande  n'ont  rien  ajouté 
à  la  réputation  des  trois  poètes. 

c.  —  L'honneur  des  femmes  (66  vers). 

Le  texte  de  cette  pièce  (1)  présente  des  obscurités  ;  mais 
M.  Gohin  en  a  trouvé  récemment  un  autre  plus  correct  et 
plus  clair  dans  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale  (2), 
sous  ce  titre  :  Description  d'une  femme  de  bien. 

Il  n'y  a  pas  d'idée  nouvelle  ;  d'ailleurs,  ce  pourrait  être, 
d'après  M.  Gohin,  •  une  première  réplique  à  La  Borderie  », 
par  conséquent  une  timide  préparation  à  la  Parfaicte 
Amye. 

Prenant  en  main  l'honneur  des  femmes,  Héroêt  nous  dit 
agréablement  en  quoi  il  consiste  :  d'abord,  que  la  femme 
€  soit  belle  et  désirable —  •    : 

f  A  une  laide  on  ne  demande  rien.... 

Sans  la  prier,  son  visage  éconduit, 

Et  »e  se  doit  nommer  femme  de  bien 

(Celle}  A  qui  laideur  a  donné  sauf-conduit.  (i5-19j 

Qu'elle  aime  d'un  amour  pur  un  homme  estimable  ;  il  y 
a  peu  de  mérite  à  rester  vertueux  quand  on  n'aime  point. 


Il)  Edition  de  1909. 

('2)  U  i'a  publié  dans    la    Rttme  dChittoire  littéraire  de  la  France   (1910,    psff** 
423,  824). 


-  «  - 

Que  son  ami  ait  confiance  en  elle  et  sache  qu'elle  saurait 
se  défendre.  Sous  prétexte  que  beaucoup  d'autres 
commettent  le  péché,  elle  ne  doit  pas  s'absoudre  trop  faci- 
lement si  elle  a  failli.  C'est  en  triomphant  de  ses  passions 
qu'on  est  vraiment  digne  d'éloge  : 

«  Lors  se  trouvant  si  verUieiise  et  forte 

Que  d'obtenir  de  soi  même  victoire 

(Elle)  Usurpera  d'honneur  toute,  la  gloire, 

Méritera  par  son  honnêteté 

Le  précieux  nom  de  femme  de  bien.  »  (54-o8) 

Ce  morceau  est  fort  inégal  ;  il  y  a  des  passages  pénibles 
et  discutables,  même  dans  le  deuxième  texte  ;  ce  n'est  qu'une 
vague  ébauche  de  l'amour  platonique. 

Or,  voici  qui  est  piquant  et  bizarre  :  il  a  été  imprimé,  en 
1550,  sous  le  nom  de  Lancelot  de  Caries,  évéque  de  Riez, 
dans  un  recueil  fort  peu  platonique  intitulé  :  «  Blasons 
anatojniques  du  corps  féminin  (1)  ».  11  faut  donc  dire  un 
moi  ^w  Blason,  puisqu'il  y  en  a  un  d'Héroët  —  celui-là 
authentique  —  dans  ce  même  recueil. 

%  II.  —  Le  Blason  de  l'œil  (54  vers). 

Vers  le  xp  siècle,  le  blason  était  l'écu  {scutum)  ou  bou- 
clier sur  lequel  on  peignait  les  armes  du  chevalier  ;  au 
xye  siècle,  c'étaient  les  armoiries  elles-mêmes.  Au  xvf,  il  a 
signifié  :  description  poétique,  blasonner  équivalant  à 
peindre  ou  crayonner  (comme  Goujet  dira  plus  tard)  ;  en 
même  temps,  le  mot  a  pris  un  sens  péjoratif  (expliquer, 
blâmer),  de  même  que  critiquer  (juger)  équivaut  parfois  à 
médire  ;  c'est  ce  que  Sibilet  a  noté  dans  son  Art  poétique  : 


(1)  Réédité,  en  1907,  par  le  bibliophile  Ad.  B.  (chez  Sansot),   pages  83-85. 
L'aTant-propos  et  les  notes  ont  beaucoup  d'intérêt. 


-   «5  - 

«  Le  blason  est  une  perpétuelle  louange  ou  continu    vitu- 
père (1)  de  ce  qu'on  s'est  proposé  blasonner  ». 

C'est  Clément  Marot  qui,  vers  1535,  réfugié  à  Ferrare, 
mit  ce  genre,  ou  plutôt  cette  fantaisie,  à  la  mode  avec  son 
«  Blason  du  beau  tétin  »,  qui  est  assurément  le. meilleur  du 
recueil  de  1550.  Etrange  collection  :  il  y  a  de  tout,  du  bon, 
du  mauvais,  d.i  pire,  du  cynisme  mêlé  aux  aspirations 
platoniques  ;  la  dernière  pièce  est  a  la  fois  macabre  et 
sermonneuse.  Marot  n'.a  qu'un  Blason,  comme  Héroôt  ;  il  y 
en  a  cinq  de  Maurice  Scève,  qui  comptent  parmi  les 
meilleurs  ;  un  de  Brodeaa,  six  de  Lancelot  de  Caries  (cinq 
en  réalité,  puisque  celui  de  l'Honneur  lui  est  attribué 
faussement),  quatre  de  Chappuys  :  enfin  quelques  noms 
d'autres  auteurs  moins  connus  (2;. 

On  ne  s'explique  guère  pourquoi  la  pièce  sur  l'Honneur 
des  fe?n/nes  a  pu  être  publiée  avec  les  Blasons,  car  elle 
échappe  aux  conditions  de  ce  genre,  ni  pourquoi  elle  fut 
attribuée  à  Lancelot,  car  elle  jure  singulièrement  avec  les 
antres  pièces  de  ce  poète.  Deux  seulement  (sur  l'esprit,  sur 
la  grâce)  pourraient  être  citées  :  il  y  a  de  l'agrément,  par- 
fois une  certaine  élévation,  avec  une  facilité  banale.  Les 
autres  pièces  sont  d'une  liberté  effarante. 

Cet  écrivain,  originaire  de  Bordeaux,  premier  aumônier 
du  Dauphin,  fut  nommé  évoque  de  Riez  (Basses- Alpes)en  1550 
et  mourut  vers  1570.  Poète  latin,  helléniste,  historien, 
diplomate  et  érudit,  il  a  publié  des  Cantiques  en  vers 
français  ;15.j7)  :  il  jouit  d'une  assez  belle  réputation  litté- 
raire :  Michel  de  l'Hôpital  le  proclama  grand  poète  ;  Ron- 
sard lui  a  dédié  l'hymne  7  du  livre  I"  ;  Ponthus  de  Thyard 
l'a  mis  sur  le  même  rang  qu'Héroët  ;  en   somme,   il   a  de 


(1  )  Censure  violente. 

(2)  Ronsard  aussi  fit  des  Blasons,  pièces  médiocres  et  dont  il  rougit  plus 
lard.  —  La  Fontaine  (Poé»ie»  diverses)  a  oouiposé,  sous  le  titre  de  Janot  et  Catin, 
un  agréable  pastiche  des  vieux  Blasons. 


—  96  - 

l'esprit,  mais  pas  de  relief.  Darmesteter  et  Hatzfeld  l'ont 
ainsi  jugé  (1)  :  «  Il  a  été  célébré  par  Ronsard  et  Du  Bellay  (2), 
mais  ses  paraphases  de  V Ecclésiaste  et  du  Cantique  des 
cantiques  sont  des  plus  médiocres.  » 


Golletet  a  dit,  au  xviie  siècle,  que  les  auteurs  du  recueil 
des  Blasons  reconnaissaient  Héroët  pour  leur  maître.  C'est 
excessif  ;  le  créateur  et  le  maître  du  genre  fut  Marot. 
L'erreur  de  Golletet  nous  prouve  seulement  que,  de  son 
temps,  Héroët  n'était  déjà  plus  considéré  comme  un  poète 
platonicien,  mais  comme  un  futile  ciseleur  de  Blasons. 

Marot  a  sans  doute  fait  allusion  à  lui  dans  l'épître  91  (au 
sujet  des  blasonneurs)  : 

(  Ed  me  saivaat,  vous  avez  blasonaé, 

L'un 

L'aatre,  un  bel  œil  déchiffré  doctement.  > 

Gela  semble  assez  juste  ;  la  pièce  d'Héroêt  est  d'un  écri- 
vain docte,  plutôt  que  d'un  poète  ailé  ;  c'est  lourd  et 
gauctie,  d'après  M.  Gohin  ;  toutefois  le  ton  en  est  convena- 
ble, et  l'ensemble  se  tient  dans  la  tradition  platonicienne  : 

€  CEil,  6  doux  œil,  que  si  souvent  je  baise. 

Voire  mais,  (3j  œil,  j'entends  que  c'est  en  songe...  »  (31) 

Le  morceau  est  monotone  (le  mot  œil  est  répété  vingt-neuf 
fois).  Héroët  n'était  pas  apte  à  de  telles  amusettes,  bien  qu'il 
paraisse  ici  égaler  Maurice  Scève  ;  ce  «  Blason  »  détonne 
dans  l'ensemble  de  son  œuvre  ;  par  bonheur,  il  détonne 
encore  plus  par  sa  bonne  tenue  dans  le  Recueil  des  bla- 
sons, parmi  une  compagnie  fâcheusement  mêlée. 


(1j  XVI"  siède,  I,  p.  136.  (Delagrave,   1878.) 

(2)  Voir  au  chapitre  suivant. 

(3)  Vraiment  bien  plus,  et  je  dirai  plus.... 


-  97  - 
§  m.  —  Douleur  et  Volupté  (262  vers).  —  Petites  pièces. 

Voici  un  sujet  grave  et  de  source  grecque  ;  mais  il  y  a 
des  contradictions,  des  puérilités  et  (chose  exceptionnelle) 
des  détails  fort  réalistes. 

L'idée  principale  est  que  la  douleur  est  inséparable  de  la 
volupté  :  Platon  l'a  exposée  dans  le  Philèbe  et  à  plusieurs 
reprises  dans  le  Phèdre  (1).  Héroët  la  développe  sous  la 
forme  d'une  épitre  à  une  amie  ;  laissons-lui  la  parole. 

Vous  avez  du  chagrin  et  vous  êtes  triste  ;  tout  nous 
étant  commun,  je  veux  ma  part  de  vos  peines  : 

ï  Si  vous  souffrez  aucun  (quelque)  mal,  je  consens 
Incontinent  que  mon  cœur  soit  chargé 
De  la  moitié  et  le  vôtre  allégé.  »  (16-18) 

Ne  croyez  pas  que  votre  mal  soit  «  hors  de  compa- 
raison »  ;  écoutez  à  ce  sujet  «  une  fable  ancienne  ».  (54). 

Un  jour,  Jupiter,  étant  de  loisir,  remarqua  sur  la  terre 
€  deux  dames  impudentes  •  (57),  dont  la  bruyante  querelle 
monta  jusqu'au  ciel  ;  l'une  (la  douleur)  pleurait,  criait, 
écumait  de  colère  ;  l'autre  (la  volupté)  criait  également  et 
se  moquait  de  l'autre.  Le  Dieu  descendit  jusqu'à  elles  pour 
les  calmer  : 

t  Lui  arrivé,  chacune  s'éloigna  ; 

Mais  toutes  deux  par  le  poil  empoigna  (2), 

El,  pour  unir  les  furieuses  bêtes. 

Si  fort  les  fit  entredonner  (entrechoquer)  des  tètes 

Qu'oncques  depuis  de  heurter  ne  cessèrent  ; 

Là,  les  cheveux  si  bien  s'entrelacèrent 


(1)  P.  305.—  «  L'amour  est  moins  digne  d'envie  que  de  pitié  ».  V.  pp. 317, 326. 
—  Anatole  France  :  «  II  n'y  a  d'amOur  que  dans  la  douleur  ».  (Ze  PuUa  de 
tainte  Claire,  p.  240). 

(2)  Jupiter  les  empoigna  par  les  cheveux. 

7 


-  98  - 

Qu'encore  sont  mêlées  (1)  leurs  racines, 

Et  des  deux  chefs  (têtes)  les  sommités  (sont)  voisines.  »  (71-78) 

Ainsi  liées,  la  Douleur  et  la  Volupté  ne  peuvent  plus  se 
disjoindre.  Il  ne  faut  donc  pas  trop  se  réjouir,  ni  trop 
s'affliger  en  ce  monde,  afin  de  dominer  le  plaisir  et  la  dou- 
leur ;  les  Grecs  s'habituaient  au  travail  et  à  la  peine  dès 
leur  plus  tendre  enfance,  dans  le  but  de  pouvoir  leur  résis- 
ter plus  tard. 

Essayons  aussi  de  vaincre  les  grandes  souffrances  en 
nous  habituant  d'abord  à  celles  qui  sont  légères  (123). 
Exemple  :  les  absences  actuelles  de  votre  mari  vous  prépa- 
reront «  à  supporter  plus  aisément  sa  mort  »  (131)  (2).  Il 
importe  beaucoup  de  vaincre  Cupido,  source  de  la  souf- 
france, en  déjouant  ses  ruses  ;  pour  cela,.... 

«  Il  faut  sa  fin  et  ses  moyens  connaître.  »  (147) 

Exerçons-nous  prudemment  à  l'amour  en  notre  jeunesse, 
lorsqu'il  est  plein  de  douceur,  afin  qu'étant  vieux  nous 
résistions  à  la  souffrance.  Ne  succombons  jamais  à 
l'amour  (159)  ;  nous  éviterons  plus  tard  les  chutes  graves  ; 
sinon,  l'amour,  «  fier  vieillard  étourdy  »  (174),  (vieillard 
cruel  et  aveugle),  apportera  la  douleur  à  la  femme  «  inex- 
perte »  et  troublera  son  jugement. 

Les  amants  expérimentés  gardent  mieux  l'équilibre  et  la 
juste  mesure  (190)  ;  ils  «  rendent  à  chacun  ce  qui  lui  appar- 
tient »  (191)  :  à  Dieu,  l'esprit  (l'àme)  :  à  l'ami  le  corps 
périssable.  Par  leur  modération,  ils  sont  heureux  même 
dans  le  chagrin  ;  ils  aiment  Dieu  créateur,  dédaignent  le 
plaisir  et  luient  tous  les  abus  : 

«  Fuir  ne  faut  que  les  extrémités.  »  (212) 


(1)  Trois  syllabes. 

(2)  Il  s'agit  d'ua  mari  grognon.   Toutefois   cela    est  bizarre    et    peut-être 
ironique. 


—  99- 

Etre  trop  belle  c'est  être  exposée  à  l'envie  et  à  la  dou- 
leur :  Hélène  et  Junon  en  sont  la  preuve  dans  l'histoire 
grecque.  Homère  raconte  (1)  que  Junon,  délaissée  par 
Jupiter,  se  plaignit  à  Vénus,  qui  lui  prêta  «  sa  chère  cein- 
ture »  (229)  pour  le  ramener  ;  le  Dieu  revint  à  elle,  mais 
avec  trop  de  hâte  (240)  ;  pour  Junon  déçue,  «  Volupté  fut 
proche  de  Douleur  »  (245).  Si  elle  avait  été  plus  modérée, 
mieux  habituée  à  une  juste  mesure,  plus  expérimentée, 
elle  n'aurait  pas  été  la  fable  des  dieux  (254).  Et  le  poète 
conclut  : 

c  Par  cet  exemple,  6  Amye,  évitez 

Telle  ignorance,  et  vous  exercitez  (exercez-vons).  »  (262) 

Le  poète  a  modifié  le  récit  grec  pour  l'adapter  à  ses  pro- 
pres vues  ;  il  est  moins  discret  et  peut-être  plus  brutal 
qu'Homère,  dont  il  n'a  pu  rendre  la  délicieuse  ironie  ;  il 
semble  (pour  une  fois)  compromettre  sa  gravité  coutu- 
mière  et  trahir  l'idéalisme. 

D'ailleurs,  l'ensemble  du  morceau  est  vague  ;  l'idée 
essentielle  ne  ressort  pas  nettement  ;  les  conseils  sont  diffi- 
ciles à  pratiquer,  dangereux  même  a  cause  de  la  faiblesse 
humaine  ;  le  mot  final  «  et  vous  exercitez  »  aurait  besoin 
d'un  commentaire,  que  le  poète  eût  fourni  difficilement. 

Il  y  a  toutefois,  à  côtés  de  passages  nébuleux,  nombre 
de  vers  bien  frappés  et  un  souffle  qui  n'est  pas  indigne  de 
la  Parfaicte  Amye. 


Les  petites  pièces  sont  en  général  subtiles  et  ingé- 
nieuses, dans  le  goût  du  temps  ;  il  y  a  de  l'esprit,  même 
du  plus  précieux. 

Dans  le  rondeau  «  Cœur  prisonnier...  ix  »,  il  joue  sur  les 


(1)  Iliade,  ch-  14,  Ters  214  et  suiTants. 


-  100  - 

mots  lien,  p-rendre,  prisonnier...,  à  la  façon  de  Marot. 
Citons  une  bluette  fort  délicate  (xii)  : 

«  M'Amye  à  soi,  non  aux  autres,  ressemble, 
Car,  se  voyant  naturelle  beauté, 
(Elle)  A  tant  acquis  de  chaste  loyauté 
Qu'en  elle  sont  deux  contraires  ensemble. 
Je  crois  qu'Amour  lui-même  l'aimera, 
Car  il  la  touche  et  craint  de  la  blesser. 
S'il  en  est  pris,  je  crois  qu'il  forcera 
Elle  d'aimer,  ou  moi  de  la  laisser.  » 

Terminons  par  une  pièce  (xiii)  qui  célèbre  noblement 
la  vertu  victorieuse  de  l'amour  et  trouvant  sa  récompense 
en  elle-même  : 

a  Si  j'ai  voulu  sans  guerdon  (récompense)  vous  aimer, 

Estimant  plus  l'honneur  que  le  plaisir, 

Nul  pour  cela  ne  me  devrait  blâmer, 

Vu  que  raison  a  vaincu  le  désir. 

Votre  beauté  vous  fait  à  l'œil  (1)  choisir  ; 

Mais  en  dedans,  en  grâce  bien  sortable  (d'un  grand  prix) 

Loge  vertu  de  soi  (2)  si  fort  aimable 

Que  le  travail  (peine),  si  c'est  travail,  emporte 

Avecques  soi  récompense  louable 

D'avoir  servi  dame  de  telle  sorte.  » 

Nous  avons   analysé  l'œuvre  et  apprécié  le  philosophe  ; 
il  reste  à  juger  le  poète,  précurseur  de  Ronsard. 

^  IV.  —  Le  poète. 

Aune  première  lecture,  il  parait  rude  et  d'un  abord  diffi- 
cile, parce  qu'il  se  préoccupe  de  la  pensée  plutôt  que  de  l'ex- 


(\)  Par  les  yeux,  en  vous  voyant. 
(2)  Par  elle-même. 


-  101  -  ■ 

pression  et  qu'il  ne  cherche  pas  à  plaire,  mais  à  éclairer. 
Dès  qu'on  est  parvenu  dans  son  intimité,  on  est  séduit  par 
sa  probité  littéraire,  puis  dominé  par  ses  vues  philoso- 
phiques. Il  a  (le  la  substance  et  de  la  saveur  :  il  impose  le 
respect. 

On  a  rimpression  d'être  sorti  de  l'école  de  Marot,  d'avoir 
à  peu  près  rompu  avec  le  moyen  ^ge  et  de  voguer  déjà 
vers  un  monde  nouveau  avec  la  pensée  platonicienne. 
Sainte-Beuve  a  dit  à  propos  de  J.  du  Bellay  (1)  :  «  C'est 
presque  toujours  par  la  forme  que  se  détermine  le  poète.  » 
Ce  ne  fat  point  le  cas  d'Héroët  ;  tout  en  gardant  le  vers  de 
dix  syllabes,  cher  au  moyen  âge  et  à  Marot,  il  s'est  atta- 
ché strictement  au  fond  même  de  la  doctrine  platonicienne  : 
c'est  par  là,  c'est  par  la  force  même  de  la  pensée  qu'il  lui 
arrive  d'être  supérieur  à  Ronsard. 

La  solidité  et  la  haute  tenue  de  ses  poèmes  ont  inspiré 
la  vénération  à  ses  contemporains  ;  ils  l'ont  appelé  volon- 
tiers le  •  philosophe  »  ;  ils  ont  joué  sur  son  nom  pour  le 
comparer  aux  héros  et  en  faire  un  surhomme  parmi  les 
poètes  du  temps. 

Il  n'en  reste  pas  moins  un  poète  très  estimable  par  la 
vigueur  de  l'expression,  le  choix  des  images,  la  fermeté 
d'une  langue  un  peu  archaïque  et  alourdie  ;  si  l'éclat  lui 
fait  défaut  (2;,  il  n'est  pas  dénué  de  grâce  ;  il  a  des  vers 
pleins,  bien  nourris,  nettement  frappés,  à  côté  de  frag- 
ments vagues  ou  d'une  lecture  difficile. 

x\  vrai  dire,  nous  estimons  qu'il  est  plus  original  comme 
poète  que  comme  philosophe,  puisque  sa  pensée  dérive 
docilement  de  Platon  et  qu'il  a  donné  lepremiermodèled'une 
poésie  ferme,  sérieuse,  assise  sur  une  belle  doctrine,  évadée 
des  genres  frivoles  pour  réaliser  des  conceptions  ambi- 
tieuses ;  c'était  bien  l'amorce  d'une  importante  évolution. 


(1)  En  1840.  XVI'nhde.  (Charpentier,  p.  338.) 
(?)  Voir  Gohin.  (Notic«,  p.  40.) 


—  102  - 

Sans  doute,  Héroët  ne  fut  pas  seul  à  orienter  la  poésie 
vers  les  modèles  antiques  pour  la  renouveler  ;  Marguerite 
de  Navarre  et  Maurice  Scève  se  signalèrent  dans  la  môme 
voie,  celui-ci  avec  beaucoup  d'éclat,  mais  en  prenant  trop 
souvent  l'obscurité  pour  la  profondeur.  Héroët,  en  somme, 
fut  considéré  comme  le  chef  du  chœur  après  le  grand 
succès  de  la  Parfaicte  Amye. 

Un  poète  du  temps,  Charles  de  Sainte-Marthe,  né  en 
1512  (1),  semble  avoir  compris  l'importance  de  son  rôle.  A 
propos  des  poètes  qui  avaient  de  la  réputation  à  cette 
époque,  il  dit  (dans  une  élégie,  le  Tempe  de  France)  : 

ï  Avecques  eux  (2),  y  a  Melpoméné  (la  Muse  tragique), 
La  Maison-Neuve  (Héroët),  esprit  gentil  (noble),  mené  (3), 
Qui  tellement  de  sa  harpe  résonne, 
Que  n'est  aucun  lequel  ne  s'en  étonne 

Et  là  auprès  Héroët  le  subtil, 

Avecque  luy  Fontaine  (4)  le  gentil. 

Deux  en  leurs  sons  une  personne  unie, 

Chantant  auprès  de  l'haute  Polymnio  (la  Muse  lyrique).  » 

Noblesse,  aspirations  élevées,  subtilité,  souffle  lyrique  : 
voilà  qui  caractérise  bien  Héroët.  En  un  mot,  il  voulut 
avant  tout  être  un  philosophe,  et  par-dessus  le  marché  il 
fut  un  poète. 


Pour  le  juger  à  sa  valeur,  il  faut  marquer  les  résultats 
immédiats  de  son  influence.  Un  écrivain,  surtout  aux  épo- 


(1)  Cité  par  Goujet  :  Bibliothèque  française,  tome  XI,  p.  438  (1741-1756.) 

(2)  Marot,  Colin,  Saint-Gelais,  Scève,  Brodeau,  Bouchot,  Salel... 

(3)  Qui  aspire  haut... 

(4)  Il  avait  soutenu  Héroët  contre  La  Borderie. 


—  103  — 

ques  de  transition,  vaut  et  par  lui-même  et  par  les  efforts 
qu'il  a  suscités  dans  une  direction  nouvelle. 

On  n'a  pas  rendu  une  exacte  justice  à  Héroët  ;  il  a  eu  le 
sort  des  éclaireurs  modestes  qui  ouvrent  le  chemin  et  sont 
oubliés  après  la  découverte  d'une  terre  inconnue.  Ainsi, 
d'après  F.  Brunetière  (1),  «  Ronsard  releva  la  poésie  des 
Trouvères  de  ce  fonds  de  vulgarité  dans  lequel  elle  avait 
fini  par  s'embourber  et  se  salir.  Il  apprit  aux  lettres 
françaises  la  décence,  la  dignité,  la  noblesse  ».  Oui,  il 
donna  des  œuvres  décisives  et  créa  la  poésie  classique  ; 
mais  pourquoi  oublier  que  les  premiers  modèles  avaient  été 
fournis  par  Héroët  et  que  celui-ci  venait  de  couper  le  câble 
qui  retenait  son  siècle  au  moyen  âge  ? 

On  a  dit  qu'avant  Ronsard  (2)  la  poésie  était  un  t  diver- 
tissement individuel  et  frivole  »,  qu'en  1550  on  éprouvait  le 
besoin  des  idées  générales,  enfin  que  Ronsard  a  fondé  «  la 
littérature  impersonnelle,  c'est-à-dire  la  littérature  diffi- 
cile ».  Sans  doute  ;  mais  pour  trouver  des  idées  générales, 
on  s'était  d'abord  adressé  aux  philosophes.  Héroët,  dès 
1536,  avait  fourni  le  premier  fruit  de  ses  études  sur  Platon  ; 
ses  poésies  accusèrent  un  caractère  général  et  impersonnel 
avant  que  le  nom  de  Ronsard  fût  connu.  Ne  serait-il  pas 
équitable  de  le  signaler  et  de  lui  en  tenir  compte  ? 

D'ailleurs,  nous  allons  constater  qu'après  avoir  triomphé, 
du  Bellay  et  Ronsard  tendirent  la  main  à  leurs  rivaux, 
même  à  Saint-Gelais,  leur  plus  violent  adversaire. 
M.  Gohin  a  dit  fort  justement  (3)  :  t  L'auteur  de  la  Par- 
•  faicte  Amye  eut  cette  rare  fortune  de  voir  son  œuvre 
»  consacrée  par  l'admiration  de  deux  générations  litté- 
»  raires,  entre  lesquelles  il  établit  un  lien  et  qu'il  a  contri- 
»  bué  à  réconcilier.  » 


(1)  Revue  de»  Deux-Monde».  1"  juin  1879  :  «  L'érudition  aa  mojen  âge.  » 
(2;  E.  Faguet.  Bévue  bleue,  1891,  p.  65. 
(3;  Notice,  p.  41. 


CHAPITRE  VII. 
Après  Héroët 


Les  chefs  de  la  Pléiade  affectèrent  d'abord  le  dédain 
pour  l'Ecole  qu'ils  voulaient  remplacer  ;  puis,  après  la 
victoire,  ils  comblèrent  d'éloges  Héroët  et  Scève,  qui  leur 
avaient  ouvert  la  voie  en  aimant  «  le  travail  de  la  pensée, 
»  les  grands  Italiens  et  l'art  difficile  »  (1). 

On  a  répété  que  le  manifeste  de  la  Pléiade,  la  Deffence 
et  Illustration  de  la  langue  française,  paru  en  février 
1550  (2),  constituait  une  révolution  ;  c'était  plutôt  le  terme 
d'une  évolution  préparée  par  Héroët  et  Scève,  sous  l'inspi- 
ration de  Marguerite  de  Navarre. 

D'ailleurs,  la  Deffence  ne  fut  qu'une  réponse  à  l'Art 
poétique  de  Thomas  Sibilet  (1548),  où  il  était  déjà  question 
«  d'illustrer  »  la  langue  française,  tout  en  exaltant  l'école 
de  Marot  ;  du  Bellaj'  et  Ronsard,  voulant  en  finir  avec 
celle-ci  et  riposter  à  la  provocation  de  Sibilet,  rédigèrent 
hâtivement  ia  Deffence  pour  proclamer  leurs  théories 
personnelles  ;  c'était  une  œuvre  de  combat  plutôt  qu'une 
exposition  didactique;  c'est  ce  qui  en  explique  le  décousu  (3). 

Il  convient  d'en  préciser  le  caractère,  avant  d'expliquer 


(1)  E.  Faguet.  Histoire  de  la  littérature  Jmw.aise  I,  p.  385. 

(2)  Ou  en  1549,  soit  en  arril,  soit  à  la  fin.  La  question  reste  douteuse. 

(3)  Edition  de  L.  Séché  (commentaire).—  Du  Bellay  aurait  vu  dans  Sibilet  un 
concurrent  qui  le  devançait  (page  189).  (Sansot,  1905.) 


-  105  — 

l'attitude  des  chefs  de  la  Pléiade  à  l'égard  de  l'école  précé- 
dente et  avant  d'esquisser  leurs  doctrines  sur  l'amour,  à  la 
suite  d'Héroët. 

§  I.  —    Le  manifeste  de  la  Pléiade. 

Fut-il  exclusivement  l'œuvre  de  du  Bellay  ?  Ce  n'est 
pas  probable  :  admettons  que  Ronsard  y  collabora,  car 
c'était  le  programme  de  l'Ecole  en  formation,  dont  il  était 
déjà  le  chef  reconnu.  Il  fallait  réfuter  sans  retard  Thomas 
Sibilet,  organe  des  Marotistes,  eu  ajoutant  le  nécessaire 
pour  compléter  son  Art  poétique  et  le  faire  oublier. 

En  somme,  que  voulait  la  Pléiade  ?  Relever  la  condition 
des  poètes  et  l'objet  de  la  poésie,  employer  exclusivement 
la  langue  française,  imiter  les  Gréco-Latins.  Sauf  sur  ce 
dernier  point  (et  encore  on  pourrait  rappeler  l'étude  des 
dialogues  platoniciens),  Héroët,  Scève  et  Marguerite  de 
Navarre  avaient  devancé  la  Pléiade  :  la  principale  innova- 
tion fut  d'admettre  dans  le  lyrisme  le  vers  alexandrin  à  la 
place  du  vers  de  dix  syllabes,  afin  de  mieux  soutenir  la 
noblesse  des  sujets. 

Cependant  J.  du  Bellay  ne  méconnut  pas  la  belle  allure 
des  vers  d'Héroët,  quand  il  disait  que  tous  étaient  «  doctes, 
graves  et  élaborés  ».  Homme  de  bonne  foi,  il  n'a  pas  hésité 
à  se  contredire  pour  rendre  justice  à  ceux  qu'il  avait 
combattus,  notamment  à  ses  devanciers,  d'abord  à  Jean 
Le  Maire,  puis  à  ceux  qui  avaient  fait  dévier  l'Ecole  de 
Marot  et  qu'il  ne  confondait  pas  avec  les  mauvais  rimeurs 
attardés  aux  «  épiceries  >  du  vieux  temps. 

Pas  plus  que  Ronsard,  il  n'échappa  à  l'influence 
italienne,  de  même  qu'Héroët  avait  étudié  Platon  dans  la 
traduction  latine  et  les  Commentaires  de  Marsile  Ficin  et 
s'était  inspiré  du  Courtisan  de  Castiglione.  On  a  récemment 
découvert  M)  que  du  Bellay  avait  trouvé  le  point  de  départ 


(1)  Revue  d'histoire  UtUraire  de  la  fraHC*  (1910,  p.   863).  —    Pierre  VDley 
c  Les  Sources  italiennes  de  la  Difetue.  »  (Champion,  1908.) 


-  106  - 

de  la  Deffence  chez  un  auteur  italien,  Speroni,  qui,  en 
1542,  avait  publié  dix  dialogues  au  sujet  de  l'emploi  de  la 
langue  vulgaire  (nationale)  ;  c'est  le  septième  dialogue,  qui 
traite  des  Langues,  que  du  Bellay  «  aurait  mis  au  pillage  •. 

De  pareils  emprunts  étaient  chose  commune  au  xvp  siècle, 
et  nul  ne  s'en  offusquait  ;  ne  soyons  pas  plus  sévères  que 
les  contemporains  ;  si  la  Deffence  fut  une  œuvre  de 
circonstance  et  imitée  de  l'italien,  elle  n'en  reste  pas  moins 
un  document  capital  dans  l'évolution  qui  rattache  les  ini- 
tiateurs de  la  Pléiade  à  quelques  amis  de  Marot. 

Une  dernière  remarque  à  propos  de  l'imitation.  Du  Bellay 
ne  veut  pas  qu'on  imite  les  auteurs  dans  une  même  langue  ; 
emprunter  à  une  langue  étrangère  (les  mots  et  surtout  les 
pensées)  est  «  chose  grandement  louable  »  ;  mais  ce  qui  est 
répréhensible  et  odieux,  c'est  de  «■  voir  en  une  même 
langue  une  telle  imitation,  comme  celle  d'aucuns  savants 
qui  s'estiment  des  meilleurs  quand  plus  ils  ressemblent 
(à)  un  Héroët  ou  (à)  un  Marot  ».  Il  a  précisé,  dans  la 
préface  de  l'Olive,  ce  qu'il  entend  par  là  :  c'est  une  sorte 
t  d'innutrition  »  ;  il  faut  s'incorporer  la  substance  d'un 
auteur,  au  lieu  de  le  copier  plus  ou  moins  servilement. 

Or,  c'est  ce  qu'a  fait  Héroët  à  propos  de  Platon  ;  l'on 
peut  se  demander  si  du  Bellay  ne  le  visait  pas  dans  ce 
passage,  comme  il  l'a  fait  dans  plusieurs  autres  où  il  ne 
l'a  pas  nommé  (1). 

§  II.  —  Les  chefs  de  la  Pléiade  et  leurs  devanciers. 

Du  Bellay,  dans  la  Deffence  conteste  la  richesse  de 
la  rime  chez  Héroët,  mais  en  louant  la  gravité  et  le  fond 
de  ses  ouvrages  :  «  L'autre  (Héroët),  outre  sa  rime,  qui 
n'est  partout   bien  riche,  est  tant    dénué    de  tous   ces 


(1)  Voir  :  Bévue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  (1897,  page  239).  —    Henri 
Chamard  :  «  Sur  une  page  obscure  de  la  Deffmce.  » 


—  107  — 

délices  et  ornemeots  poétiques  qu'il  mérite  plus  le  nom 
de  philosophe  que  de  poète.  » 

Ailleurs,  il  l'appelle  «  un  Orphée  »,  pour  s'être  tourné 
l'un  des  premiers  vers  l'antiquité  grecque  et  avoir  montré 
de  nouvelles  sources  à  la  poésie.  D'une  ode  entière  (1)  consa- 
crée à  l'auteur  de  la  Parfaicte  Amye  détachons  quelques 
vers  : 

«  Paris,  raais  bieu  la  France  toute. 

De  Seiae  (2)  oit  (entend)  tous  les  jours  le  son 

Qni  fait  de  toi  mainte  chanson 

Que  notre  siècle  heureux  écoute. 

Héroët  aux  vers  héroïques, 

(Sujet  vraiment  digne  du  ciel) 

Qui  en  douceur  passent  le  miel  (3), 

En  gravité  les  fronts  stoïques  : 

Ta  Muse,  des  Grâces  amie, 

La  mienne  à  te  louer  semond  (4), 

Qui  sur  le  haut  du  double  mont  (le  Parnasse) 

As  érigé  l'Académie  (5).  » 

Du  Bellay  dit  ensuite  qu'il  fait  revivre  Platon  et  qu'il 
a  traité  de  l'Amour  en  philosophe  : 

«  Sus,  Muses,  que  l'on  environne 
Le  front  savant  de  cestuici  (6), 
Qui  a  bien  mérité  aussi 
De  vos  mains  recevoir  couronne. 


\\,  41  vers.  —  Ode  13.  (Edition  Marij-Laraux,  I,  p.  259). 
(■2)  Des  bords  de  la  Seine.   Héroët,  on  l'a  tu,  est  né  à  Paris. 

(3)  Eloge  inattendu  et  qui  nous  paraît  excessif. 

(4)  Ta  Muse  exhorte  la  mienne... 

(5)  L'Ecole,  la  philosophie  de  Platon.  —   En  effet,    Héroët  a  chanté  dans  ses 
rers  le  parfait  amour. 

(6)  De  celui-ci,  Héroët 


-  108  - 

Vos  mains  donques  la  lui  composent, 
Non  du  victorieux  laurier. 
Mais  du  pacifique  olivier  (1) 
Dessous  qui  les  lois  se  reposent.  » 

Ainsi,  quand  l'ardeur  des  luttes  autour  de  la  Deffence 
a  été  calmée,  du  Bellay  a  rendu  pleinement  justice  à  notre 
poète  :  il  s'est  montré  généreux  après  la  victoire.  D'esprit 
modéré,  moins  autoritaire  que  Ronsard,  loin  d'accabler 
ceux  qui  aux  yeux  du  public  étaient  des  vaincus,  il  leur  a 
tendu  la  main,  en  reconnaissant  la  dette  de  la  Pléiade. 

Il  a  dédié  deux  sonnets  (2)  au  fidèle  disciple  de  Marot, 
Mellin  de  Saint-Gelais,  sans  toutefois  faire  allusion  à  ses 
ouvrages.  Ronsard,  de  son  côté,  lui  pardonna  ses 
épigrammes  et  les  morsures  de  sa  «  tenaille  »  pour  se 
réconcilier  avec  lui.  A  sa  mort  (1558),  la  Pléiade  tout  entière 
bonora  son  souvenir. 

Quant  à  Lancelot  de  Caries,  nous  ignorons  s'il  fut 
d'abord  hostile  à  la  Pléiade  et  s'il  eut  besoin  de  s'y  rallier, 
comme  avaient  fait  Scève,  Sibilet,  Pelletier  du  Mans. 
Du  Bellay  lui  a  dédié  une  pièce  (3)  : 

«  Caries,  dont  la  Muse  prisée 

Est  du  Roy  tant  favorisée.... 

....  (Et)  Avec  une  voix  hardie 

Sonne (4)  l'Anglaise  tragédie...  (guerre  contre  l'Angleterre) 

....  0  la  docte  Muse  de  Caries...  » 

Ronsard,  qui  n'a  rien  dédié  à  l'auteur  de  la  Parfaicte 
Amye,  a  fait  hommage  à  l'évoque  de  Riez  (qu'il  appelle  «  Mon 


(1)  Allusion  à  son  parent  Olivier,  chancelier  de  France. 

(2)  liegi-ets  (101  et  178).  —  N'oublious  pas  que  Saint-Gelais  avait  introduit  le 
sonnet  italien  en  France. 

(3)  68  vers.  —  Ode  12. 1,  p.  257. 

(4)  A  l'impératif. 


—  109  - 

Carie  »)  d'un  de  ses  Hymnes  importants  (1560)  intitulé  :  Les 
Démons  (nés  du  commerce  des  femmes  et  des  anges)  (1)  : 

i  Carie,  docte  Prélat.... 

Qui  pourrait  bien  narrer  ta  divine  éloquence  (2), 

Toute  pleine  de  miel,  qui  a  tant  de  puissance 

Qu'elle  ravit  le  cœur  de  l'homme,  qui  ne  peut 

Fuir,  qu'il  ne  la  suive  en  la  part  (à  l'endroit)  qu'elle  veut  ? 

Bref,  qui  pourrait  compter  (énuméreri  ta  grave  humanité. 

Ta  douceur,  ta  candeur  et  ta  bénignité 

Et  de  ton  noble  esprit  les  forces  et  les  grâces, 

Dont  à  mon  jugement  les  courtisans  surpasses  (3)  ? 

Car  à  la  vérité  tu  ne  te  veux  vêtir 

D'habit  dissimulé  pour  tromper  ne  (ni)  mentir  ; 

Tu  es  rond  en  besogne...  » 

Ronsard  l'a  nommé  ailleurs  «  un  bon  poète  »  (IV,  60),  un 
défenseur  de  l'Eglise  (VII,  40),  un  Apollon,  avec  Saint- 
Gelais  (V,  74, 122.)  Malgré  tous  ces  éloges  du  chef  de  la 
Pléiade,  rien  n'a  survécu  —  et  sans  doute  ne  méritait  de 
survivre  —  dans  l'œuvre  de  Caries. 


D'après  Claude  Binet,  dans  sa  biographie  de  Ronsard, 
celui-ci  «  ne  laissait  d'avoir  toujours  en  main  quelque  poète 
français  qu'il  lisait  avec  jugement,  et  principalement, 
comme  lui-même  m'a  maintes  fois  raconté,  un  Jean 
Le  Maire  de  Belges,  un  Roman  de  la  Rose  et  les  œuvres 
»  de  Clément  Marot  ». 


vl)  Edition  Blanchemain,  tome  V.  —  Hymnes  I,  7,  pp.  122-133. 

(2)  Caries  avait  raconté  les  aventures  d'Ulysse. 

(3)  Tu  surpasses  les  courtisans. 


-  110  — 

En  effet,  il  fut  d'abord  disciple  de  Marot  qu'il  a  appelé  «  la 
seule  lumière,  en  ses  ans,  de  la  vulgaire  poésie  (poésie 
française)  (1)  »  ;  il  l'a  imité  dans  les  Eglogues  et  les  Bla- 
sons ;  il  s'est  souvenu  plus  d'une  fois  du  Roman  de  la 
Rose,  même  après  avoir  renié  le  moyen  âge  et  proclamé 
qu'il  fallait  à  tout  prix  recourir  aux  modèles  de  l'antiquité 
grecque. 

En  étudiant  les  anciens,  il  s'est  attaché  de  préférence 
aux  auteurs  difficiles,  à  Pindare  surtout  ;  il  a  recommandé 
les  grands  genres  :  l'ode,  l'épître,  la  satire,  l'épopée,  au 
lieu  des  futilités  du  vieux  temps  ;  de  même,  Héroët  avait 
abordé  hardiment  la  poésie  philosophique. 

Il  y  a  plus  :  en  1562,  Ronsard,  dans  une  Epître  en  tète 
des  œuvres  de  Grévin,  a  développé  sur  la  poésie  des  idées 
toutes  platoniciennes  (2),  dont  il  n'est  pas  téméraire  de  faire 
honneur  au  souvenir  d'Héroët  : 

«  Le  don  de  poésie  est  semblable  à  ce  feu, 

Lequel,  aux  nuits  d'hiver,  comme  un  présage  est  veu  (vu). 

Ores  (tantôt)  dessus  un  fleuve,  ores  sur  une  prée, 

Ores  dessus  le  chef  (la  tête)  d'une  forêt  sacrée, 

Sautant  et  jaillissant,  jetant  de  toutes  parts, 

Par  (3)  l'obscur  de  la  nuit  de  grands  rayons  épars  ; 

Le  peuple  le  regarde,  et  de  frayeur  et  crainte 

L'âme  lui  bat  au  corps,  voyant  la  flamme  sainte. 

A  la  fin,  la  clarté  de  ce  grand  feu  décroît, 

Devient  pâle  et  blafarde,  et  plus  il  n'apparoit. 

Eu  un  même  pays  jamais  il  ne  séjourne 


(Ij  Voir  l'étude  de  M.  Henry  Guy  :  «  les  Sources  françaises  de  Ronsard.  » 
Revue  d'histoire  littéraire  de  la  France,  1902,  pp.  227-257). 

(2)  E.  Egger  {l'HeUénitme  en  Franve,  I,  p.  332j  a  démontré  que  Ronsard 
subit  l'influence  de  Platon,  non  celle  d'Aristote,  et  que  de  Pindare  il  ne  saisit 
guère  que  la  forme. 

(3)  A  travers. 


-  111  — 

Et  au  lieu  dont  il  part  jamais  il  ne  retourne. 

Il  saute  sans  arrêt  de  quartier  en  quartier, 

Et  jamais  un  pays  de  lui  û'esl  héritier  (1), 

Ains  (mais)  il  se  communique,  et  sa  flamme  est  montrée, 

Où  moins  on  l'espérait,  en  une  autre  contré  î. 

Ainsi,  ni  les  Hébreux,  les  Grecs,  ni  les  Romains 

N'ont  eu  la  poésie  entière  entre  leurs  mains  ; 

Elle  a  vu  l'Allemagne  et  a  pris  accroissance 

Aux  rives  d'Angleterre,  en  Ecosse  et  en  France, 

Sautant  de  çà,  de  là,  et  prenant  grand  plaisir 

En  étrange  (étranger)  pays  divers  hommes  choisir. 

Rendant  de  ses  rayons  la  provinco  allumée. 

Mais  bientôt  sa  lumière  en  l'air  est  consumée. 

La  louange  (2)  n'est  pas  tant  seulement  à  un  ; 

De  tous  elle  est  hôtesse  et  visite  un  chacun, 

Et,  sans  avoir  égard  aux  biens  ni  à  la  race. 

Favorisant  chacun,  un  chacun  elle  embrasse.  » 

Dans  ces  beaux  vers  (3),  l'inspiration  platonicienne  est 
évidente  :  le  génie  poétique  est  un  feu  divin  qui  transporte 
les  poètes  et  les  élève  au-dessus  de  l'humanité.  Cette 
conception  de  la  poésie  était  restée  étrangère  à  Marot,  à 
Sibilet,  peut-être  même  à  du  Bellay  ;  Ronsard,  ici,  plane 
au-dessus  de  la  Pléiade  elle-même  ;  à  la  fin,  il  exprime 
cette  idée  bien  moderne  qu'il  n'y  a  pas  de  nation  privilégiée 
et  que  l'inspiration  poétique  souffle  où  elle  veut,  sans 
distinction  de  race. 

Sans  doute  Héroêt  pâlit  à  côté  de  Ronsard  ;  mais  il  lui 
reste  l'honneur  d'avoir  le  premier  exposé,  non  sans  mérite, 
certaines  doctrines  de  Platon,  d'avoir  ouvert  le  sentier  et 
imprimé  un  mouvement  d'où  sortirait  l'ébauche  de  notre 
poésie  classique.  Et  Ronsard  le  reconnut  implicitement  par 
les  éloges  qu'il  lui  accorda,  ainsi  qu'à  Maurice  Scève. 


(1  )  S'hérite  de  lui. 

(2)  La  gloire  de  la  poésie. 

(3)  Oa  me  pardonnera  sans  peine,  je  l'espère,  cette  longue  citation. 


-  112  - 

§  m.  —  Les  théories  sur  l'Amour,  après  «  la  Parfaicte  Amye  ». 

Sur  ce  point,  Tinfluence  d'Héroët  est  manifeste  dans  la 
deuxième  moitié  du  xvi^  siècle  ;  qu'il  nous  suffise  de  quel- 
ques indications  précises  sur  du  Bellay,  Ronsard  et 
Agrippa  d'Aubigné. 

Du  Bellay  imita  d'abord  les  Italiens  et  surtout  Pétrarque  : 
il  dit  dans  nne  pièce  de  VOlive  «  A  Mme  Marguerite  »  : 

«  Qael  siècle  éteindra  ta  mémoire, 
0  Boccace  !  Et  quels  durs  hivers 
Pourront  jamais  sécher  la  gloire, 
Pétrarque,  de  les  lauriers  verts  ?  » 

Il  s'engoua  de  leurs  mignardises  et  raffinements  ;  mais  il 
s'en  dégoûta  bientôt,  vers  1552;  il  composa  même  un  poème 
vif  et  spirituel  contre  ses  premiers  modèles  : 

«  J'ai  oublié  l'art  de  pétrarquiser  ; 

Je  veux  d'amour  franchement  deviser, 

Sans  vous  flatter  et  sans  me  déguiser  (1),...  » 

Il  marque  le  ridicule  des  imitateurs  de  Pétrarque  : 
«  froides  chaleurs,  douleurs  feintes,  enfer  de  vaines  pas- 
sions peintures  vaines,  fous  qui  pleurent  »...  Pour  lui,  il 
conseille  «  de  demeurer  sain  et  dispos  ».  Or,  nous  avons 
déjà  vu  les  mêmes  reproches  et  le  même  conseil  dans  la 
Parfaicte  Amye  (III,  1507-1538)  :  »  Soupirs,  froides 
querelles,  mensonges  et  feintes,  larmoyants  auteurs, 
forgeurs  de  complaintes...  Le  vrai  amant  est  gai  et  plein 
d'aise  ...  » 

D'ailleurs,  du  Bellay,    en  1549,   avait  chanté  l'amour 


(1)  Contre  les  pétrarquistes. 


—  113  — 

platonique.  Citons,  après  tant  d'autres,  le  fameux  sonnet 
sur  Vidée  {Olive,  113)  : 

(  Si  notre  vie  est  moins  qa'nne  jonraée 

En  l'éternel  (1),  si  l'an  qui  fait  le  tour  (sa  révolution) 

Chasse  nos  jours  sans  espoir  de  retour, 

Si  périssable  est  toute  chose  née. 

Que  songes-tu,  mon  âme  emprisonnée  ? 

Pourquoi  te  plaît  l'obscur  de  notre  jour, 

Si,  pour  voler  en  nn  plus  clair  séjour, 

Ta  as  au  dos  l'aile  bien  empennée  ? 

Là,  est  le  bien  que  tout  esprit  désire, 

Là,  le  repos  où  tout  le  monde  aspire, 

Là,  est  l'amour  ;  là,  le  plaisir  encore  ; 

Là,  ô  mon  âme,  au  plus  haut  ciel  guidée. 

Tu  y  pourras  reconnaître  l'Idée  (2) 

De  la  beauté  qu'en  ce  monde  j'adore.  > 

Cette  pièce,  d'après  un  critique  (3),  fut  imitée  de  l'Jtalien 
Daniello  :  du  Bellay  a  éclipsé  son  modèle.  C'est  la  théorie 
platonicienne  de  l'Idéal  déjà  exposée  par  Héroët  et  rendue 
par  lui  accessible  au  public.  A  notre  avis,  c'est  dans  Héroét 
plutôt  que  chez  les  Italiens  qu'il  en  a  trouvé  la  formule. 
D'ailleurs,  il  l'a  reprise  dans  un  autre  sonnet  : 

«  Dedans  le  clos  des  occultes  idées, 
Au  grand  troupeau  des  âmes  immortelles 
Le  prévoyant  a  choisi  les  plus  belles, 
Pour  être  à  lui  par  lui-même  guidées  ...  » 

Outre  sa  beauté  propre,  le  113*?  sonnet  a  tiré  une  gloire 


(1)  Un  jour  dans  l'éternité. 
(2^  Le  type,  l'idéal. 
(3)  M.  Léon  Séché. 


—  114  — 

inattendue  de  ce  que  Lamartine,  qui  ne  le  connaissait  pas, 
a  exprimé  la  même  pensée,  avec  un  rythme  semblable, 
dans  V Isolement  {Premières  Méditations,  i)  : 

«  (Mais)  Peut-être  au-delà  des  bornes  de  sa  sphère, 

Lieux  où  le  vrai  soleil  éclaire  d'autres  cieux. 

Si  je  pouvais  laisser  ma  dépouille  à  la  terre, 

Ce  que  j'ai  taut  rêvé  paraîtrait  à  mes  yeux. 

Là,  je  m'enivrerais  à  la  source  où  j'aspire  ; 

Là,  je  retrouverais  et  l'espoir  et  l'amour. 

Et  ce  bien  idéal  que  toute  âme  désire 

Et  qui  n'a  pas  de  nom  au  terrestre  séiour....  » 

Sainte-Beuve  a  observé  que  dans  le  recueil  de  l'Olive  on 
surprend  «  un  écho  distinct  qui  va  de  Pétrarque  à  Lamar- 
tine... »  et  que  «  le  113e  sonnet  est  un  commencement  de 
Méditation  ;  le  motif  est  trouvé.  Jamais  le  flageolet  de 
Marot  n'eut  de  ces  accents.  »  C'est  fort  bien  ;  mais  Sainte- 
Beuve  oublie  qu'Héroët,  après  Marot  et  avant  du  Bellay 
avait  le  premier  noblement  joué  de  la  lyre. 


Ronsard,  comme  son  ami  du  Bellay,  a  varié  plus  d'une 
fois  sur  la  questioi)  de  l'Amour.  Il  a  goûté  et  suivi 
Pétrarque  ;  il  rappelle  son  afféterie,  sa  subtilité, 
parfois  la  richesse  de  ses  images  et  l'élévation  de  sa 
pensée  ;  mais  il  ne  l'a  pas  compris  tout  entier,  ne  voyant 
en  lui  que  l'amoureux,  non  le  platonicien  (1)...  Aussi, 
n'a-t-il  évité  ni  la  froide  galanterie,  ni  le  grossier  réa- 
lisme. Il  dit  dans  une  élégie  «  A  J.  Hurault  »  : 


(1)  Saint-Marc-Girardin,  Le  XF/«  *iècle. 


—  115  — 

« An  diable  la  grandeur 

Qui  toujours  s'accompagne  et  de  crainte  et  de  peur 

Quant  à  nnoi,  bassement  je  veux  toujours  aimer  (1).  » 

Heureusement,  il  n'a  pas  craint  de  se  contredire  ;  il  s'est 
tenu  d'ordinaire  dans  la  n:iesure  moyenne,  loin  de  la  méta- 
physique et  des  tragiques  aventures  ;  telles  de  ces  élégies 
sont  classiques,  et  nous  les  savons  par  cœur. 

De  plus,  comme  à  du  Bellay,  il  lui  est  arrivé  de  célébrer 
magnifiquement  la  Beauté  suprême  dont  les  autres  ne  sont 
qu'une  image  {Amours,  1, 167)  : 

«  Je  veux  brûler,  pour  m'envoler  aux  Cieux, 
Tout  l'imparfait  de  cette  écorce  humaine, 
M'éternisant  (2)  comme  le  fils  d'Alcmène  (3), 
Qui  (ont  en  feu  s'assit  entre  les  Oieux. 
Jà  mon  esprit,  chatouillé  de  son  mieux, 
Dedans  ma  chair  rebelle  se  promeine, 
Et  jà  le  bois  de  sa  victime  ameine  (4) 
Pour  s'enflammer  aux  rayons  de  tes  yeux. 
0  saint  brasier  !  0  feu  chastement  beau  ! 
Las  (o)  brûle-moi  d'an  si  chaste  flambeau 
Qu'  (6)  abandonnant  ma  dépouille  connue, 
Net,  libre  et  nud,  je  vole  d'un  plein  saut 
Jusques  au  ciel,  pour  adorer  là-haut 
L'autre  Beauté  dont  la  sienne  est  venue  t  * 

Ainsi,  les  idées  de  Platon  avaient,  grâce  à  la  Parfaicte 


(1)  Voir  Mathnrin  Régnier  :  «  La  grandeur  en  amour  est  rite  insupportable.  > 
Ep.  2. 

(2)  Me  rendant  immortel. 

(3)  Hercule,  qui  mourut  sur  le  bûcher. 

(4)  Se  promène,  amène. 

(5)  Hélas  ! 

(6)  Afin  que. 


—  116 


Amye,  fait  un  tel  chemin  dans  le  monde  des  lettrés  que 
les  meilleurs  poètes,  sans  craindre  la  palinodie,  essayaieul; 
de  leur  rendre  hommage. 


Dans  la  génération  suivante,  Agrippa  d'Aubigné  (155:3  - 
16:30;,  le  soldat  rude  et  hardi,  le  tumultueux  poète  qui,  dans 
ses  Tragiques,  a  marqué  au  fer  rouge  les  turpitudes  de 
la  Cour  des  Valois,  composa,  lui  aussi,  des  strophes 
spiritualistes  et  platoniciennes  ;  il  fit, en  outre,  un  poème 
pour  interpréter  le  mythe  de  l'Androgyne  (tome  III,  08)  (1). 

Bornons-nous  à  de  brèves  citations  : 

«  Considérez  encor  un  peu 

Que  nos  âmes  ne  sont  que  feu 

Qui  est  plus  léger  que  les  flamtn^s  : 

Les  flammes  ne  peuvent  aller 

Au  ciel,  au  vrai  pais  des  âmes 

Que  laissant  les  corps  pour  voler...  »  {Odes  III,  179.) 

« Hardi,  émerveillé  je  voy 

L'infini  et  ne  sais  de  quoy 

Je  suis  docte  et  j'aprins  (2)  encore, 

Plein  d'un  zèle  dévotieux, 

J'admire  le  secret  des  Dieux 

Et  sans  comprendre  je  l'adore.  »  (III,  189.) 

Il  a  composé  le  beau  sonnet  de  l'Extase  (III,  257)  qui 
reflète  ses  aspirations  chrétiennes  à  la  fois  et  platoni- 
ciennes : 


(1)  Voir  Revue  d'hiitoire  littéraire  île  la  France,  1911,  avril-juin,  p.  447.  (Art.  de 
M.  Gohin.) 

(2)  J'appris,  j'apprends. 


-  117  - 

%  Àiûsi  l'âmoUr  du  Ciel  ràvli  en  ces  hauts  lieux 

Mon  âme  sans  la  mort,  et  le  corps  en  ce  monde 

Va  soupirant  ç.l-bas  sa  liberté  seconde  (1); 

De  soupirs  poursuivant  l'âme  jusques  aux  ('.leut. 

Vous  courtiseà  le  Ciel,  faibles  et  tristes  y.'ux. 

Quâiid  votre  âme  n'est  plus  en  cette  terre  ronde  : 

Dévale,  corps  lissé,  dans  la  fosse  profonde  ; 

Vole  en  son  paradis,  esprit  victorieux. 

Q  ia  faible  espérance,  inutile  souci, 

Aussi  loin  de  raison  que  de  Ciel  jusqu'ici. 

Sur  les  ailes  de  foi  délivre  tout  le  reste, 

Céleste  Amour,  qui  as  mon  esprit  emporté  ; 

Je  me  vois  dans  lo  sein  de  la  Divinité; 

Il  ne  faut  que  mourir  pour  être  tout  céleste,  t 

Ces  élans  de  mysticisme,  inattendus  chez  le  huguenot 
batailleur,  sont  encore  un  écho  de  la  Parfaicte  Amye, 
Et  nous  touchons  déjà  au  xvif  siècle. 


Mathnrin  "Régnier,  qui  relie  le  nouveau  siècle  au  précé- 
dent, n'a  imité  qu'Ovide  {Macette^  l'Amotcr  vainqueur)  ; 
il  l'a  fait  avec  originalité  :  il  n'est,  certes,  point  platonicien  ; 
il  ne  s'oublie  point,  comme  son  maître  Ronsard,  sur  les 
hauteurs  ;  il  ne  se  plait  guère  que  -.lans  les  bas-fonds. 

Avec  l'Astrée  de  d'Urfé,  paru  au  début  du  xvn«  siècle 
U607-1628),  l'amour  platonique  est  remis  en  honneur.  Ce 
livre  célèbre,  si  oublié  aujourd'hui,  dérive  ûe  l' Heptaméron 
dans  ses  parties  platoniciennes  ;  on  peut  donc  le  rattacher 
au  mouvement  philosophique  créé  par  l'œuvre  d'Héroët- 


(1)  Obscur.  —  Sa  liberté   seconde  ?...    Est-ce  un  deuxièiDe  état?...  Dkus  un 
monde  noaTean  ?... 


—  118  — 

Pascal,  dans  son  opuscule  sur  «  les  passions  de  l'Amour  », 
s'est  exprimé  en  philosophe  dégagé  des  préoccupations 
matérielles  ;  seule  la  passion  toute  spirituelle  l'intéresse. 
Pour  lui,  l'amour  et  la  raison  ne  sont  qu'une  môme  chose  ; 
cette  sorte  d'amour  inspire  un  grand  respect.  Mais,  tout  en 
se  rapprochant  de  Platon,  Pascal  a  sa  doctrine  propre  (1). 
Son  idéal  est  intérieur  ;  il  réside  dans  le  cœur  de  l'homme, 
tandis  que  l'idéal  de  Platon  est  extérieur  et  réside  en  Dieu, 
qui  est  la  Beauté  suprême. 

Négligeons  le  xviiie  siècle,  âge  léger,  spirituel,  sans  être 
le  moins  du  monde  platonique,  pour  mentionner  simple- 
ment, au  xixe  siècle,  deux  auteurs  :  Alfred  de  Vigny  et 
Michelet. 

Vigny  est  un  lointain  survivant  du  néo-platonisme  de  la 
Renaissance  ;  dans  son  beau  poème  à'Eloa  (1823),  il  a 
chanté  l'amour  mystique  et  la  pitié  envers  les  hommes. 
Pour  lui,  la  beauté  féminine  est  le  reflet  de  la  Beauté 
éternelle  ;  l'amour  terrestre  est  le  premier  degré  de  l'amour 
divin.  Il  a  plus  d'ampleur,  d'éclat  et  de  charme  qu'Héroët, 
mais  il  est  de  la  même  école. 

Dans  le  livre  de  l'Amour  {1858),  Michelet  divinise  la 
femme,  disserte  sur  l'amour  conjugal  et  la  famille  en 
termes  brillants,  élevés,  souvent  nuageux.  Il  est  mystique, 
en  rappelant  parfois  la  théorie  de  Pascal  :  «  L'amour  est 
chose  cérébrale.  Tout  désir  fut  une  idée  (2)....  Des  deux 
pôles  de  la  vie  nerveuse,  le  pôle  inférieur,  le  sexe,  a  peu 
d'initiative  ;  il  attend  le  signe  d'en  haut .» 

Cet  idéalisme,  avec  son  appareil  médical,  nous  fait  son- 
ger peut-être  au  mythe  de  VAndrogyne,  sans  nous  rappro- 
cher réellement  de  Platon. 

Mais  n'allons  pas  plus  avant.  Achevons  notre  étude,  en 
regrettant  de  n'avoir  pas  su  la  faire  plus  courte. 


(1)  Voir  l'édition  Brunschvicg.  (Hachette,  1904.^ 

(2)  P.  381.  (Edition  Hachette.) 


CONCLUSION 


Dans  la  Renaissance,  <  le  rôle  de  Marot,  selon  F.  Bru- 
netière  (1),  n'a  consisté  véritablement  qu'à  retarder  la 
venue  de  Ronsard  ».  Le  rôle  d'Héroêt,  selon  nous,  fut 
précisément  de  la  préparer,  en  donnant  les  premiers 
modèles  de  haute  poésie. 

Voilà  ce  que  nous  avons  voulu  démontrer  en  étudiant 
ses  œuvres,   après  les  avoir  situées  dans  leur  vrai  milieu. 

Héroët  s'est-il  rallié  à  la  Pléiade  ?  Nous  n'avons  pas  de 
document  précis  à  cet  égard,  mais  les  éloges  de  du  Bellay 
et  de  Ronsard  nous  autorisent  à  le  supposer. 

Bien  que  sa  génération  l'ait  admiré  avant  tout  comme 
philosophe,  il  nous  parait  plus  original  comme  poète. 
N'ayant  pas  de  doctrine  personnelle,  il  n'est  qu'un 
disciple  de  Platon,  qu'il  a  d'ailleurs  interprété  plutôt  que 
traduit.  Mais  il  a  relevé  la  poésie  française  en  l'appliquant 
aux  grandes  questions  qui  intéressent  l'humanité,  dans 
une  langue  saine  et  vigoureuse  ;  nous  le  goûtons  mieux  à 
une  deuxième  lecture,  dès  qu'il  nous  est  devenu  plus  fami- 
lier ;  nous  avons  l'impression  d'un  poète  supérieur  à  son 
œuvre  elle-même  et  qui  peut-être  n'a  pas  donné   toute   sa 

mesure. 
Nous  éprouvons  une  respectueuse  sympathie    pour  cet 

homme  modeste,  étranger  à  la  folle  vanité  dont  furent  affli- 
gés tant  d'écrivains  de  son  époque,  qui,  après  les  succès  de  la 
Par  [aide  Amye  (I5i2),  se  recueillit  et  se  cacha  dans 


(1)  Histoire  de  la  littérature  françaite,  I,  p.  103- 


-  120  - 

l'ombre,  puis  devenu  évêque  de  Digne,  dix  ans  après, 
sembla  disparaître  de  ce  monde  littéraire  où  il  brillait  aux 
premiers  rangs  et  ignorer  la  grande  évolution  de  la 
Pléiade,  résultat  logique  des  prémisses  qu'il  avait  posées. 

«  Par  son  caractère  non  moins  que  par  son  talent,  dit 
F.  Godefroy  (1),  il  a  parfaitement  justifié  la  considération 
dont  ses  contemporains  l'entourèrent.  »  TJn  critique  plus 
récent,  ayant  rappelé  que  du  Bellay  exalta  son  œuvre 
poétique  (2),  nous  le  montre  qui  «  vieillissait  doucement, 
retiré  du  monde  et  de  la  poésie,  dans  son  petit  évêché  de 
Digne  ». 

C'est  là,  en  effet,  dans  les  montagnes  de  la  Haute- 
Provence,  que,  bien  loin  de  Paris  et  de  la  Cour,  où  sa 
famille  et  lui-même  tenaient  une  place  honorable,  il  se 
terra  volontairement.  II  y  vécut  ignoré,  semble-t-il,  bientôt 
méconnu,  réservant  tous  ses  soins  aux  fidèles  de  son 
bercail.  Son  modeste  «  palais  »  d'évêque,  dominant  sur  son 
roc  la  vieille  cité  (3),  fut  pour  lui  comme  la  tour  d'ivoire  où 
les  philosophes  et  les  poètes  désabusés  se  replient,  au 
déclin  de  la  vie,  sur  eux-mêmes  et  vont  abriter  leurs 
méditations  solitaires. 

Ses  ouailles  ignorèrent  que  leur  bon  et  pieux  pasteur,  si 
détaché  des  vanités  terrestres,  avait  donné  le  ton  chez  la 
reine  de  Navarre,  sœur  de  François  1er,  chez  les  beaux 
esprits  de  Paris  et  de  l'Ecole  lyonnaise  ;  elles  ne  se 
doutèrent  point  qu'un  jour,  après  trois  siècles  et  plus,  les 
érudits  et  les  critiques  retrouveraient  en  lui  un  des  ancê- 
tres de  notre  littérature  classique. 

Et  il  nous  a  paru  seyant  qu'un  Dignois  s'associât  à  cette 
tardive  réparation. 


(1)  Hiitoire  de  la  littcraturc  française^  I,  p.  591   (1878j. 

(2)  E,  Roy  (Revue  d'h  istoire  littéraire  de  laFrance,  1 897,  article  sur  Ch.  Fontaine). 

(3)  Sur  l'emplacement  actuel  des  prisons,  à  l'ouest  de  la    Cathédrale.   Il    fut 
uitdétr  en  1576,  pendant  les  guerres  de  religion. 


TABLiE     DES      MflTIÈI^ES 


Quelques  mots  d'introductioa 5 

Chapitre  I. 

Biographie.  —  La  critique 9 

§  I.  Vied'Héroël.  —  Sa  famille 10 

§  n.  Sou  œuvre  tiueidire i3 

§  III .  Les  évêques  poètes  d'autrefois 13 

f  IV.  Les  critiques  et  la  réputatiou  d'Héroët 15 

Chapitre  II. 

La  Renaissance.  —  Ecole  de  Marot 23 

^  i.  La  Renaissance  française.  —  L'Humanisme 2i 

§  II .  Les  Rhétoriqueurs.  —  Clément  Marot 27 

^  III.  L'école  de  Marot 30 

Chapitre  III. 

Les  précurseurs  de  la  Pléiade  (1530-1550) 3Î 

§  I.  L'Amour  courtois.  —  Le  Pétrarquisme 32 

§11.  Le  néo-platonisme 36 

§  m.  L'école  lyonnaise 38 

§  IV.  Marguerite  de  Navarre  et  Héroél 42 

Chapitre  IV. 

L'œuvre  d'Héroët,  —  I.  L'Androgyne.  —  Autre  invention. 

—  Complainte 48 

§  I .  L'Androgyne 48 

§  II.  Deux  autres  pièces  :  a.  Autre  invention 53 

a.  Complainte 55 


—  123  - 

Chapitre  V. 

Suite  de  l'œuvre  d'Héroët  :   II.   Le   Par  [aide  Amye.  —  Le 

philosophe 08 

§  I.  Dans  quelles  circonstances  le  poème  fut-il  composé?..  08 

§  II.  Analyse  de  la  Parfaicte  Arnye 60 

A.  Premier  livre 60 

B.  Deuxième  livre 60 

c.  Troisième  livre 70 

§  III.  La  philosophie  d'Héroët 77 

§  IV.  Héroët  a-l-il  imité  Ovide  ? 80 

§  V.  Héroët  et  le  féminisme, 82 

§  VI.  La  Parfaicte  Amyp  et  les  critiques 87 

Chapitre  VI. 

Fin  de  l'oeuvre  d'Héroët  :  III.  Poésies  diverses.  —  Le  poète.  90 
§  i.  Epitaphe  de  Louise  de  Savoie.  —  Cupido  et  Psyché.  — 

L'honneur  des  femmes 90 

§  II.  Le  Blason  de  l'œil 94 

§  III.  Douleur  et  volupté.  —  Petites  pièces 97 

§  IV .  Le  poète 100 

Chapitre  VII. 

Après  Héroët 104 

§  i.  Le  manifeste  de  la  Pléiade 105 

§  II.  Les  chefs  de  la  Pléiade  et  leurs  devanciers 106 

§  III.  Les  théories  sur  l'amour,  après  la  Parfaicte  Amye.  .  112 

Conclusion 119 


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-"^  Amoux,   Jules 

m      1627  -'n  précurseur  le 

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